Le Libraire - Index

Le Libraire - # 50, déc. 2008 - janv. 2009 - Index

Et si la réalité prenait tout son sens dans l’imaginaire?
Et si la vraie vie n’était faite que d’un amalgame de fictions
composites? À commencer par nos propres nom
et prénom, une invention, déjà.
Huston, Nancy. Une écrivaine active, engagée, librepenseuse
qui annonce pourtant que « nous n’avons pas
de nom “ réel ”, un nom qui serait « vraiment nous ».
C’est l’exemple qu’a aussi voulu donner Romain Gary,
alias Émile Ajar, qui, à partir d’un nouveau nom et d’un
nouveau prénom qu’il s’est inventés, a brouillé les cartes
d’une société entière. La fiction fait partie de nous et,
comme Huston l’explique dans L’espèce fabulatrice,
l’être humain a besoin de se façonner du sens: « Nous
seuls percevons notre existence sur terre comme […]
une forme qui se déploie dans le temps, avec un début,
des péripéties et une fin. En d’autres termes: un récit. »
Voilà ce qui fait de nous « l’espèce fabulatrice », celle qui
a besoin de donner du sens à tout et qui se construit dans
la narrativité qui, elle, trouve sa source dans l’imaginaire.
Il n’y a jamais rien de vraiment réel puisqu’en lui-même,
le réel n’est autre que l’idée qu’on se fait des événements,
des gens et des choses, du monde tout autour. Le réel
serait comme une toile abstraite, ne voulant rien dire en
tant que tel et pouvant tout dire en même temps, selon
l’angle où l’on se trouve et l’interprétation que l’on en fait.
Huston tente de montrer le pouvoir de la littérature qui,
davantage qu’une simple transposition ou qu’une psyché,
« permet d’explorer l’inté riorité d’autrui ». En cela, le
roman nous ouvre à la faculté d’empathie, puisqu’il
donne à connaître la vie des autres, leurs motifs, leur
mode de fonctionnement. Et par là, il nous ouvre aussi à
tout un pan de nous-mêmes qui devenons, tout à coup,
une partie d’un tout et non la figure centrale d’un point
de vue unique.
C’est que le roman nous donne de la perspective. Il nous
offre une galerie de personnages et de situations et cette
multiplicité, cette diversité, ce foisonnement examiné en
L’espèce fabulatrice
Nancy Huston, Actes
Sud/Leméac, coll.
Un endroit où aller,
208 p., 25,95$
LE RÉEL
IMAGINÉ
Logogryphe
Thomas Wharton,
Alto, 200 p., 20,95$
Par Isabelle Beaulieu, librairie Pantoute
solitaire par le lecteur, sans qu’il soit partie prenante de
l’histoire, lui donne le recul nécessaire à la réflexion et à
la prise de conscience. La littérature permet ainsi de se
voir à travers les autres et non par soi-même, en soimême.
Elle nous amène à relativiser, à ouvrir notre pensée,
à élargir notre champ de vision.
La vie du roman
Alain Finkielkraut, philosophe et écrivain français, dit
ceci dans Ce que peut la littérature: « Il n’y a pas d’accès
au réel direct, pur, nu, dépouillé de toute mise en forme
préalable. Il n’y a pas d’expérience sans référence: les
« Que serions-nous
sans le recours de ce
qui n’existe pas? »
mots sont logés dans les choses […]. Puisque la littérature
est décidément toute-puissante, la question est de
savoir à quelle bibliothèque on confie son destin. » En ce
sens, il faut lire Logogryphe de Thomas Wharton pour
entrevoir toutes les propositions qui entourent le livre car
dans cette fiction, on comprend bien que les frontières
du réel et de l’imaginaire sont loin d’être si précisément
délimitées parce que, comme l’énonce Wharton, « on ne
sait plus trop où finit le monde et où commence le livre,
à moins que livre et monde n’aient changé de place ».
De telle sorte qu’un roman peut avoir sa propre entité, sa
propre condition et qu’il aurait justement quelque chose
à voir avec la construction de notre propre existence.
Encore plus, ses histoires vivraient et persisteraient en
nous comme autant de facteurs rémanents qui com-
Histoires
de s’entendre
Suzanne
Jacob, Boréal,
152 p, 16,95$
PAUL VALÉRY
Fictions
Jorge Luis
Borges,
Folio/Bilingue,
376 p., 22,95$
DÉCEMBRE 2008 | JANVIER 2009
33
Fahrenheit 451
Ray Bradbury,
Folio/SF,
224 p., 10,95$
Essai
posent notre vie réelle. Son influence aurait tout le poids
qu’a la fréquentation de nos proches dans la vie de tous
les jours. Toujours Wharton: « Chaque livre est doué
d’une âme qui, avec le temps, devient indissociable de
celle de ses lecteurs. » Ce qui n’est pas sans rappeler le
Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, où des personnages
apprennent par cœur les pages d’un livre qui est sur le
point d’être jeté au feu et deviennent ainsi porteurs de
son message, évitant la mort du discours dans un monde
devenu superficiel. Ici, c’est même la littérature qui sauve
la réalité de nos vies.
Vortex
Il faut voir aussi que le roman nous donne la possibilité
d’évoluer et de se penser autrement, d’entrevoir des
façons de faire et des chemins différents, des avenues
inexplorées, d’extrapoler un autre envers et un autre
endroit. Pour ce faire, Suzanne Jacob dans Histoires de
s’entendre nous suggère « d’aiguiser la perception du
monologue intérieur » puisqu’il « est constitué de milliers
de voix; c’est un réservoir infiniment vaste, large,
riche, inépuisable, qui déborde de loin nos fiches identitaires
». La spirale des pensées qui se déclenche
dès qu’une histoire nous est contée est infinie, d’où
l’importance de remplir son réservoir et d’enrichir nos
vies de récits.
Ces mêmes récits en engendreront d’autres qui feront
tourner la roue et apporteront du sens à nos existences.
Nous aurons ainsi, grâce à l’expérience de la pluralité,
plus de raisons d’être. Comme le disait Borges dans
Fictions, en parlant de la Bibliothèque: « S’il y avait un
voyageur éternel pour la traverser dans un sens quelconque,
les siècles finiraient par lui apprendre que les
mêmes volumes se répètent toujours dans le même
désordre — qui, répété, deviendrait un ordre: l’Ordre. »
L’espèce humaine a ainsi le pouvoir de créer du Sens,
de l’Ordre, d’imaginer sa vie, de suppléer à l’ordinaire et
au néant, tout cela par la seule force de son imaginaire
et de ses récits fécondés.
Ce que peut
la littérature
Alain Finkielkraut,
Folio,
380 p., 15,95$