Le Libraire - Index

Le Libraire - # 50, déc. 2008 - janv. 2009 - Index

En état de roman
Alice Munro, c’est aussi fort et juste qu’Anne Hébert, Marie-Claire
Blais et Jacques Poulin réunis. Le saviez-vous? Non? Vous n’aviez
pas entendu l’injonction de la lire que lança Jonathan Franzen
dans le New York Times en 2004 (« Lisez Munro! Lisez
Munro! »)? Tant pis pour vous, lecteurs, ou alors tant mieux, car
vous êtes au bord d’une grande découverte! Lisez Fugitives, que
Boréal vient de publier (la traduction de Runaway que Franzen
salua si haut et fort), huit nouvelles inoubliables pour le prix
d’un livre! Des récits aussi beaux que des sonates en sol mineur
de Haydn, moderato, adagio, tout dans la finesse, la nuance et le
brio du rendu. Munro, artiste accomplie dans la description de la
vie émotionnelle des gens ordinaires, des filles et des femmes
surtout, ontariennes, humaines plus qu’humaines, nous montre ce
qui se terre dessous ou derrière les sentiments, elle peint « les choses
cachées derrière les choses », comme le disait Le Vigan, jouant le peintre
fou dans Quai des brumes...
Je suis allé voir dans The Oxford Companion to Canadian Literature,
où l’on dit que la réalité qu’elle décrit est not real but true. C’est exactement
ça. C’est Carla qui, dans la nouvelle éponyme, voyant passer une
voisine de retour d’un voyage en Grèce, et comme encouragée par elle,
décidera de partir. L’été est pluvieux, elle prend le bus pour Toronto, elle
croit qu’elle part, qu’elle laisse son mari gardien de chevaux en pension,
et puis elle revient, habitée, séduite par l’idée d’une tentation: « Il lui
suffisait de lever les yeux, il lui suffisait de regarder dans une certaine
direction, pour savoir où elle pourrait aller. Une promenade du soir, une
fois ses corvées du jour accomplies. Jusqu’à la lisière des bois, et l’arbre
mort où les vautours s’étaient naguère réunis. » Et la finale: « Les jours
passaient et Carla ne s’aventurait pas jusque-là. Elle résistait à
la tentation. »
Et c’est Johanna qui, dans la nouvelle éponyme du recueil Un peu,
beaucoup... pas du tout, gouvernante célibataire et sans charme de M.
McCauley, vendeur d’assurances à la retraite à qui elle a cuisiné un stew
qui tiendra quatre jours, quitte son trou de province pour un autre où,
à la suite d’une farce d’adolescentes qui lui ont inventé des lettres
d’amour du gendre de McCauley, Ken Boudreau, qui l’attendrait, trouvera
dans le malentendu total la possibilité du bonheur: « L’article
nécrologique du journal informait que M. McCauley laissait derrière lui
sa petite-fille Sabitha Boudreau et son gendre Ken Boudreau ainsi que
l’épouse de Mr Boudreau, Johanna, et leur bébé, Omar, de Salmon Arm,
Colombie-Britannique. »
La cinéaste Sarah Polley a transposé à l’écran, sous le titre Away from
Her, cette magnifique et si touchante histoire d’amour d’un couple pas
nécessairement fidèle mais solidement marié depuis cinquante ans qu’on
trouve, sous le titre « L’ours traversa la montagne », à la fin du recueil Un
peu, beaucoup... pas du tout, dont le titre anglais était, à la parution en
2001 chez Alfred Knopf à New York, Hateship, Friendship, Courtship,
Loveship, Marriage. Cette nouvelle, maintenant publiée isolément dans
une plaquette sous le titre Loin d’elle (initiative commerciale d’éditeur),
est un chef-d’œuvre d’humanité, et je crois que Tchékhov n’aurait pas pu
mieux l’écrire, et la signer, qu’Alice Munro, si les symptômes de cette
maladie épouvantable, découverte et nommée par Alois Alzheimer après
la mort du grand écrivain russe, lui avait été connus.
La chronique de Robert Lévesque
Alice Munro
Ontariennes
Le vrai plaisir de lecture est impossible à décrire. C’est celui, par exemple, que l’on éprouve quand on lit des histoires
d’Alice Munro, la grande nouvelliste canadienne, une sœur de Tchékhov, une merveilleuse conteuse. Ontarienne, née à
Wingham dans le sud-ouest de sa province en 1931, elle n’a pas toute la reconnaissance internationale qu’elle mérite mais
ça viendra, son œuvre survivra. Cette œuvre, faite exclusivement de longues nouvelles, suffit à vouer aux gémonies
l’ex-lionne de Bourget, ministre de la culture péquiste qui affirma qu’il n’y avait pas de culture ontarienne,
révélant la suffisance inculte du nationalisme québéco-québécois.
© Jerry Bauer
Fugitives
Boréal, 360 p., 27,95$
Traduit de l’anglais par
Jacqueline Huet et Jean-
Pierre Carasso
Un peu, beaucoup…
pas du tout
Rivages Poche,
392 p., 18,95$
Traduit de l’anglais par
Geneviève Doze
Loin d’elle
Rivages, 84 p., 9,95$
Traduit de l’anglais par
Geneviève Doze
DÉCEMBRE 2008 | JANVIER 2009
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Littérature étrangère
Fiona (interprétée par Julie Christie dans le film de Polley)
est sombre dans cette maladie qui tue la mémoire avant
le corps; Grant, son mari (incarné par Gordon Pinsent),
doit la placer dans une institution: « Le matin du jour où
il devait retourner au Pré du lac pour la première visite,
Grant se réveilla tôt. Il était parcouru d’une vibration
grave, comme autrefois le matin du premier rendezvous
avec une nouvelle conquête. Cette sensation n’était
pas précisément sexuelle. (Par la suite, quand les
rencontres étaient devenues routinières, c’est tout ce
qu’elle était.) Il y avait l’attente d’une découverte, d’un
épanouissement presque spirituel. Également de la
timi dité, de l’humilité, de l’effroi. »
Grant va réaliser que sa femme ne le reconnaît plus. Et puis,
avec le temps, il va comprendre qu’elle semble aimer désespérément
un homme, également atteint de dégénérescence, mais qui
vient de quitter l’établissement. Quand il approche sa Fiona, il sent
qu’il y a « quelque chose qui rend impossible qu’il la prenne dans
ses bras ». Dans un geste d’amour infini pour cette femme qu’il
trompait à l’occasion, il va tenter de réunir ce couple de vieillards
abîmés. Alice Munro touche là au sublime. Aucune nuance du
cœur ne lui échappe. Comme l’écrivait Claire Devarrieux dans
Libération, ses nouvelles « sont d’autant plus bouleversantes
qu’une tranquille main de fer les tient ».
Dans « Le pont flottant », trente-sept pages parfaitement troussées
qu’on trouve dans Un peu, beaucoup... pas du tout, c’est Jinny,
autre Ontarienne, atteinte d’un cancer, dont le mari a engagé une
délinquante juvénile pour les travaux de la maison. Un jour, lui et
elle vont chez les parents adoptifs de cette adolescente, mais
Jinny, au lieu d’entrer dans la maison, reste dans le camion surchauffé
par le soleil, puis sort, se perd un peu dans le champ de
maïs, revient en entendant le chien aboyer, puis retourne dans le
maïs pour uriner, décidée à ne pas rejoindre son mari chez ces
paysans inconnus, lorsqu’un garçon arrive qui va l’emmener dans
le bois, vers un marais et un pont flottant, et ce sont les joncs
et les nénuphars qui vont lui rappeler une certaine notion
du bonheur...
Fugitives, amicales, amoureuses, haineuses, courtisanes, mariées,
célibataires, laides, désirables, faibles, sournoises, rêveuses,
gorgées de désirs, vides de passion, usées ou attentives, les
Ontariennes d’Alice Munro forment une galerie de destins banals
et pérennes, humains, not real but true, peints par l’un des plus
grands écrivains anglo-saxons.
Robert Lévesque est journa liste culturel et essa yiste. Ses
ouvrages sont publiés chez Boréal, et aux éditions Liber
et Lux.