Le Libraire - IndexLe Libraire - # 50, déc. 2008 - janv. 2009 - IndexConsciente d’avoir trouvé dans l’écriture une parfaite thérapie, Lucía Etxebarría ne
peut cependant s’empê-cher de critiquer ses concitoyens et ce pays auxquels elle
reste attachée, même si elle les trouve souvent insupportables: « L’Espagne, c’est le
supermarché européen de la drogue, constate-t-elle. C’est nous qui avons la consommation
de cocaïne la plus élevée au monde, et le record de consommation de
cannabis de l’Union Européenne. On boit beaucoup, et il y a beaucoup de corruption
politique et institutionnelle. Par exemple, il y a toujours cette idée que pour obtenir
quelque chose, tu dois avoir une relation d’amitié, parce que c’est l’idée qu’une dictature
soutient. Et la position de l’Espagne est stratégique dans le marché de la
drogue. » Une situation sur laquelle, selon elle, le gouvernement préfère fermer les
yeux : « La position institutionnelle, c’est la négation de la vérité. On commence à
peine à lire, dans les journaux sur ce problème. Mais moi qui habite à Madrid, je sais
que c’est un problème incroyable. »
Cette Espagne rongée par le racisme et la corruption,
parfois violente envers ses propres
enfants et si portée sur les expédients, c’est
celle qu’elle met en scène dans Cosmofobia,
son roman le plus ambitieux à ses yeux. Pour
l’écrire, elle a mené une recherche digne d’une
documentariste, interviewant près d’une
centaine de personnes de tous les milieux
imaginables, avant de mélanger les histoires et
de modifier les noms: « Après toutes les histoires
de femmes de mes autres romans, j’avais
vraiment envie de changer! », avoue- t-elle.
Même le centre pour enfants en difficultés du
roman existe vraiment. Elle y a d’ailleurs travaillé
quelque temps avant d’abandonner, complètement
déprimée: « Il faut de vrais professionnels
pour travailler avec ces enfants. Le
Nicki que je décris dans mon roman, c’était un vrai sociopathe à 8 ans. Il vivait dans
une famille déstructurée avec des problèmes affreux. On savait tous qu’à 14 ans, il se
retrouverait dans la rue avec un gang. On ne pouvait rien changer à son destin. »
Amour, franc-maçonnerie et autres curiosités
Dans Cosmofobia comme dans la plupart des livres d’Etxebarría, la quête d’identité
et d’intégration est au cœur du propos. Et si la famille y joue un rôle clé, c’est une
famille où la violence psychologique est latente. Mais l’amour dont il est question n’a
rien à voir avec l’idée romantique qu’on s’en fait trop souvent: « Je ne crois pas que
l’amour soit un thème dominant dans mon œuvre. Et surtout, je ne crois pas au
mythe de l’amour romantique. Dans mon dernier livre, Je ne souffrirai plus par
amour, j’ai d’ailleurs fait très attention de ne pas cataloguer les relations amoureuses.
Le premier problème qu’on a dans la civilisation occidentale, c’est qu’on appelle
amour une relation sexuelle. Mais moi, si je pense à l’amour, la première personne qui
me vient à l’esprit, c’est ma fille. Ça, c’est un rapport amoureux. »
Lucía Etxebarría n’a aucune idée de ce qui fait son succès, mais ce dont elle est sûre,
c’est que son lectorat, loin de ne se composer que de jeunes femmes, est plus varié
qu’on pourrait l’imaginer. On n’a qu’à penser à Un miracle en équilibre, décrit par
beaucoup comme un livre sur la maternité, mais qui lui a pourtant permis de
toucher un vaste public d’hommes âgés — et de gauche! Elle les a séduits en abordant
le thème de la franc-maçonnerie, très présente en Espagne jusqu’à ce que Franco
tente de la rayer de la carte: « Du coup, je me suis gagné l’adhésion de tous les francsmaçons
d’Espagne, qui ont entre 60 et 80 ans! Et je suis devenue l’idole des Noirs et
des Marocains d’Espagne avec Cosmofobia. D’un roman à l’autre, on ne sait jamais
quel groupe on va toucher », soutient Lucía Etxebarría. Son prochain sujet de
réflexion? Notre tendance à l’hyperconsommation, si justement dénoncée par
l’auteur français Guy Debord dans un essai paru en 1967, La société du spectacle:
« J’ai énormément appris de ce livre, c’est devenu ma bible! », précise-t-elle.
Pour Etxebarría, la plupart des Occidentaux ne vivent pas dans le monde réel. Toutes
ces femmes qui s’affament pour rentrer dans une robe trop petite, ces hommes qui
passent leur vie à travailler pour se payer une voiture de luxe dont ils n’ont aucun
besoin… « Beaucoup de ceux qui vivent à plein cette société consumériste ne prennent
jamais le temps de réfléchir à ce qu’ils font de leur vie », conclut-elle. Ces gens
qui vivent dans l’hypermatérialisme sont finalement obsédés par des choses qui n’ont
rien de réel. C’est ce dont parlera mon prochain roman. »
Je ne souffrirai plus
par amour
Éditions Héloïse
d’Ormesson,
288 p., 29,95$
© Philippe Matsas/Opale
La société
du spectacle
Guy Debord, Folio,
224 p., 12,95$
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DÉCEMBRE 2008 | JANVIER 2009
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