Le Libraire - IndexLe Libraire - # 50, déc. 2008 - janv. 2009 - IndexSon premier roman, Amour, Prozac
et autres curiosités, qui raconte
l’histoire de trois sœurs en quête de
bonheur et recourant aux expé -
dients les plus divers, continue
pourtant de faire son chemin plus
de douze ans après sa publication.
Ce best-seller instantané, traduit
dans vingt-sept langues, vient juste de
paraître en Israël. Mais pour elle, c’est
de l’histoire ancienne, un livre écrit par
une femme qui n’a plus grand-chose à
voir avec celle qu’elle est devenue aujourd’hui.
Et n’essayez surtout pas de lui faire
parler de la biographie sur Kurt Cobain et
Courtney Love qui l’avait précédé: « J’avais 28
ans, j’étais jeune et j’avais besoin d’argent. Est-ce
qu’on peut parler d’autre chose? », lance-t-elle
d’une voix suppliante dès qu’on aborde la question.
« Imaginez qu’à 40 ans, poursuit-elle, on vous demande
encore des nouvelles d’un homme dont vous avez divorcé
à 30! » Lucía Etxebarría se souvient d’ailleurs avec
amusement d’un étudiant canadien qui la harcelait
pour parler d’un de ses premiers livres: « Il n’arrêtait
pas de me parler de la page 124, et de ce qui se passait
à la page 124! Mais moi, je ne me souvenais plus tout
de ce que j’avais écrit dans cette fameuse page 124! »,
s’exclame-t-elle.
Quand le succès vous colle à la peau
Exit la nostalgie, donc, quand on discute avec la romancière
espagnole, qui a pourtant connu le succès dès ses
débuts. Au point qu’on peut certainement parler d’un
« phénomène Etxebarría ». Alors que son premier
roman lui vaut les louanges publiques d’Ana Maria
Matute, une auteure respectée et bien établie en
Espagne, son deuxième, Béatriz et les corps célestes,
remporte le Nadal, le plus ancien des prix littéraires
espagnols, et s’envole aussitôt à 200 000 exemplaires
alors que, généralement, il ne vaut à ses auteurs qu’un
succès d’estime. Puis en 2004, nouvelle consécration
alors qu’elle rafle le très prestigieux Planeta, presque
aussi lucratif qu’un Nobel, grâce à Un miracle en équilibre.
Si ce livre où une femme dit tout l’amour qu’elle a
pour sa petite fille alors que sa mère se meurt à l’hôpital
a tant séduit, c’est sans doute parce qu’il touche un
thème universel en parcourant la vie de femmes de
générations différentes, entre la naissance et la mort.
Mais contrairement à ce qu’on pourrait penser, c’est la
mort plus que la maternité qui a servi de moteur à
l’écrivaine: « J’étais en train de perdre mon père en
même temps qu’un ami très cher, ils étaient tous les
deux à l’hôpital et, pour l’un comme pour l’autre, je
Cosmofobia
10/18, 416 p., 14,95$
L UCÍA E TXEBARRÍA
L’anti romantique
Un miracle
en équilibre
10/18, 414 p., 15,95$
Par Catherine Lachaussée
savais que c’était la fin. J’avais déjà perdu tant d’amis, à
cause de l’héroïne, puis du sida, que je ne pouvais plus
arrêter d’imaginer que j’allais mourir demain. Et je me
disais: “ Il faut que ma fille sache qu’on n’a qu’une seule
vie, et qu’il ne faut pas la gaspiller en perte de temps et
en discussions inutiles. ” »
À l’instar des livres précédents, Un miracle en
équilibre offre aussi une réflexion décapante sur le
fait d’être une femme dans le monde d’aujourd’hui,
thème cher à Etxebarría, qui n’en revient pas de
voir à quel point notre société demeure machiste
alors que, encore et toujours, les femmes se laissent
ronger par le doute et les remises en question:
« Pour faire ma vie, j’ai dû travailler dur, faire des
sacrifices incroyables. En tant que mère célibataire
— la première de ma famille! —, j’ai dû trouver de
nouvelles solutions pour des situations nouvelles.
Mais en Espagne, comme dans le reste du monde, je
pense qu’il y a toujours un chemin plus facile pour
un homme. Et il ne sera pas jugé, comme je l’ai été
Béatriz
et les corps célestes
10/18, 316 p., 15,95$
DÉCEMBRE 2008 | JANVIER 2009
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Littérature étrangère
à cause du contenu sexuel de
mes livres. Qu’un homme écrive
ce genre de choses, ce n’est pas
un pro blème. Moi, pour des
scènes qui n’étaient même pas
si osées, j’étais cataloguée
‘‘écrivaine érotique’’, ‘‘adepte du
sadomasochisme’’, ‘‘enfant terrible’’
ou ‘‘écrivaine polémiste’’. Et je
pense que ce serait la même chose
au Québec. » Un Québec qu’elle
trouve plutôt puritain, finalement,
avec ses enfants qui ne se baignent
jamais nus, ces poitrines qu’on ne dévoile
jamais en public, et où il est mal vu de
toucher les inconnus — surtout ceux de
l’autre sexe, et surtout dans un bar! Elle se
souvient encore de l’émeute qu’elle a failli provoquer
en se pro menant nue entre sa chambre et la
salle de bain dans l’appartement qu’elle partageait
avec d’autres locataires du temps où elle vivait à
Montréal. Et elle n’en revient toujours pas d’avoir été
jetée en prison pour avoir osé porter un monokini
en Californie!
Une Espagne en déséquilibre
Pour une raison ou pour une autre, quoi qu’elle dise
et quoi qu’elle fasse, la controverse semble lui
coller aux talons autant que le succès. Sa fréquentation
de la faune homosexuelle madrilène lui a
d’ailleurs valu une étiquette d’auteure lesbienne
aussi tenace qu’injustifiée: « Ça, c’est parce que je
vis au centre-ville!, explique- t-elle. À Madrid, la
plupart des familles vivent en banlieue, parce que
les appartements du centre sont carrément hors de
prix. Internet est d’ailleurs devenu le seul moyen
pour moi de garder contact avec mes amis hétérosexuels.
Alors mes copines lesbiennes sont les
seules que je peux voir tous les jours. C’est probablement
difficile à comprendre au Québec, où je
trouve la vie incroyablement bon marché. » Son
pays, elle l’observe donc depuis son quartier, sans
complaisance, transformant son quotidien en
matière à roman sitôt qu’il a été absorbé par
l’imaginaire. Ainsi en va-t-il de la mort de son père,
devenue la mort d’une mère dans Un miracle en
équilibre, alors qu’un meurtre sordide est repris
presque tel quel dans Cosmofobia. Et quand elle
récupère une pénible poursuite qu’on lui a intentée
pour plagiat et la transforme dans un livre en un
procès rocambolesque contre un magazine à
potins, on ne peut certainement pas lui reprocher
de manquer d’air ni de piquant!
Amour, Prozac et
autres curiosités
10/18, 282 p., 15,95$