Le Libraire - Index

Le Libraire - # 50, déc. 2008 - janv. 2009 - Index

Le lecteur aussi, se le demande: pourquoi Olivier
Rolin, écrivain célébré, ancien journaliste, homme
engagé, baroudeur, lettré, entre autres, a-t-il choisi
de consacrer des mois de travail, de recherche
méticuleuse et un ouvrage entier à la relation
étrange qui exista entre le célèbre peintre du XIX e
siècle et l’un de ses modèles éphémères, un aventu -
rier viveur, hâbleur, avec lequel l’artiste tissa une singulière
amitié?
Un quart de siècle d’histoire
En entrevue pour le libraire, l’auteur français, dont
les ouvrages ont été souvent en lice parmi les prestigieuses
listes de prix littéraires (il a par exemple été
le lauréat du Femina 1994 pour Port-Soudan, au
Seuil), fait preuve d’une simplicité et d’une humilité
désarmante en répondant à cette question, comme
s’il réfléchissait encore sur sa démarche: « Il y a
vingt-sept ans, apprenti journaliste, j’étais en
Argentine. J’avais couvert la guerre des Malouines
pour le Nouvel Observateur et je me baladais. J’ai
acheté un petit livre sur les explorateurs, et je tombe
sur ce personnage qui part en expédition en Terre de
Feu parce qu’il est à la recherche d’un trésor. »
Olivier Rolin se rappelle avoir trouvé le personnage
« marrant » et avoir été interpellé parce qu’on disait
qu’il était trafiquant d’armes. En plus, ajoute-t-il, « la
Terre de Feu m’a toujours fasciné... ». Le temps
passe, avec son lot de livres et d’aventures, et ce n’est
qu’un quart de siècle plus tard, alors qu’il flâne dans
le musée de São Paolo, au Brésil, qu’il tombe sur un
portrait d’Édouard Manet, « et c’est ce type, ce chasseur
de lions, Pertuiset, qui est représenté ». Une
double rencontre, à vingt-cinq ans d’écart, qui est
ainsi le point de départ d’Un chasseur de lions, un
livre complexe, érudit, éclaté, plein de vitalité et de
couleurs. Un récit qui s’attache aux pas de ces deux
personnages. Entre le peintre et l’aventurier, la voix
de l’auteur, elle, discrète, observatrice, glisse ses propres
réflexions sur son passé et son existence. Et sur
la condition humaine.
Le romanesque documenté
Olivier Rolin rapporte le bonheur de fouiller la vie
réelle et d’ajouter tout un pan romanesque au destin
de ces deux hommes que tout oppose, « l’un célèbre
et raffiné, l’autre débordant, plutôt grossier et viveur,
mais avec des qualités, tout de même ». Mêlant ima -
gination et faits réels, Un chasseur de lions entraîne
le lecteur des salons parisiens en Amérique du Sud et
en Terre de Feu, dans le sillage des deux hommes,
étrange couple mal assorti. Il observe et décrit, dans
une orgie géniale de saveurs, d’anecdotes, de personnages
parfois assez felliniens, les tribulations rocambolesques
du chasseur de lions.
O LIVIER R OLIN
En 1881, Édouard Manet, peintre génial et parfois honni de son vivant, fait le portrait d’Eugène Pertuiset, chasseur
de lions en Algérie, mais aussi viveur, magnétiseur, explorateur, inventeur et trafiquant d’armes et, ce qui nous intéresse ici,
pionnier de l’exploration en Terre de Feu. « Pourquoi Manet, “ ce riant blond Manet/ De qui la grâce émanait ” a-t-il peint
ce gros lard? […] Voilà ce que tu te demandes devant le Chasseur de lions, dans la seconde salle du second étage du
Museu de Arte » (Extrait de Un chasseur de lions).
Par Florence Meney
Qu’est-ce qui a attiré Manet vers ce Pertuiset, ce semibrigand?
« J’imagine que le gros homme l’amusait,
explique Olivier Rolin. C’était un être assez vantard,
qui racontait ses histoires de sauvages, de trafic
d’armes. Cela devait le distraire, lui qui fréquentait
essentiellement les salons parisiens. » L’ouvrage recèle
des trésors d’évocations sur le milieu et les attachements
d’Édouard Manet, dans ce Paris mondain où
l’on croise les Mallarmé, les Zola et autres membres de
l’élite intellectuelle et artistique de l’époque: « Manet
n’aimait pas beaucoup sortir de son monde, assez
fermé, souligne l’auteur. Il rencontrait son cercle, il
n’y a, en fait, que là qu’il se plaisait. Sa vie, c’était
Paris. » Ce qui tranche d’autant plus avec l’existence
de son chasseur de lions.
Amasser les histoires
La complexité du récit étonnera plus d’un lecteur.
Comment son auteur est-il parvenu à tisser le fil de
trois vies, avec une telle générosité de détails, d’allu-
DÉCEMBRE 2008 | JANVIER 2009
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Littérature étrangère
Vivre pour faire reculer la mort
Un chasseur de lions
Olivier Rolin, Seuil,
coll. Fiction & Cie,
240 p., 27,95$
© Hannah/Opale
sions artistiques, politiques, historiques, sociales, parfois
métaphysiques, tout en parvenant à une grande
cohérence? « Je l’ai écrit assez vite, mais avant, pendant
pas loin de deux ans, j’ai lu beaucoup de choses
sur ces deux hommes: des biographies de Manet, des
livres de ce Pertuiset. Car il a écrit! Je suis retourné
en Amérique du Sud, j’ai dépouillé des journaux de
l’époque, au Pérou, au Chili... J’ai pris des cahiers
entiers de notes », déclare-t-il. L’écrivain poursuit:
« J’avais beaucoup amassé de documentation, et ce
qui se passe, en général, c’est qu’on sent spontanément
que l’on doit en laisser tomber une bonne partie.
On a une tonne d’informations et c’est uniquement
cent kilos qui vont servir. Ç’a été le cas », dit-il
avec cet humour léger que l’on retrouve dans
son œuvre.
Mais où au juste Olivier Rolin se situe-t-il, dans cette
singulière histoire à trois voix? « Manet me plaît nettement
plus que Pertuiset », précise-t-il. Et la richesse
des pages s’illustre par ces contrastes qui construisent
la vie et le monde.
L’omniprésence des femmes
Contraste, aussi, chez les personnages féminins du
roman. Femme réelle et femme inventée, confirme
l’auteur. On y retrouve plusieurs grandes figures, dont
celle du modèle de Manet, Berthe Morisot, qui était
elle-même également peintre ainsi que belle-sœur de
l’artiste. Manet éprouvait pour elle un fort attachement.
« Dans le cas de Berthe, je ne me suis pas permis
d’inventer grand-chose, précise Olivier Rolin.
C’est une femme que j’aime beaucoup, un personnage
assez magnifique, avec lequel je n’ai pas voulu prendre
trop de libertés. »
Une autre, par contre, aussi charnelle que Berthe est
éthérée, aussi avide que Berthe est raffinée, est sortie
de son imagination: « L’autre femme majeure du
roman, c’est la maîtresse du chasseur de lion,
Géraldine. Elle est complètement inventée à partir
d’articles de journaux de l’époque, certains parlant
d’une chanteuse d’opérette qui chantait aussi bien
Wagner qu’Offenbach, et qui déclenchait des émeutes.
C’est la señorita Geraldine. » Et dont Olivier Rolin
imagine qu’elle deviendra ensuite le modèle de Manet,
pour le seul (vrai) tableau dont le modèle demeure
inconnu.
Le livre s’achève sur la fin d’Édouard Manet, qui meurt
à 51 ans de gangrène. La mort, latente sous la vitalité
du texte, qui fige l’artiste et son modèle dans l’éternité.
Olivier Rolin a choisi de combattre aux côtés de ces
deux hommes et sur un quart de siècle de vie personnelle.
Le lion s’est tapi pour un temps dans l’ombre, il
a reculé. Olivier Rolin: 1 - Mort: 0.