Le Libraire - IndexLe Libraire - # 50, déc. 2008 - janv. 2009 - IndexEt tout le reste est littérature
À Paris, récemment, j’ai fouillé des librairies en arpentant la ville. Il est bon de
se perdre et il est doux de se laisser bercer par les pavés inégaux, de se sentir
aimanté par une boutique, une librairie, une corniche, une affiche.
L’intrigue autour de Ginsberg et moi, de Frédéric Chouraki, se situe au cœur
d’un des plus vieux quartiers de Paris, le Marais. Simon, le narrateur, est un
jeune poète juif et homosexuel épris en général des poètes de la Beat
Generation, et particulièrement d’Allen Ginsberg. Or Simon, qui tâte un peu de
la plume dans un magazine à la mode, est aussi un jeune éphèbe de la scène gay
parisienne qui passe d’un amant à l’autre, d’une nuit folle à l’autre, s’extasiant
surtout des ferveurs érotiques qui s’associent à une certaine envolée poétique.
Sa future rencontre avec son idole se fera tant sous le couvert de cette extase
que sous celle de sa jeunesse insatiable…
Son amour des poètes Beat est profond: il en vient même à s’amuser comme
Burroughs l’avait fait avant lui, tuant sa femme d’une balle en plein front en
jouant à Guillaume Tell… Simon, lui, vise avec un taser une pomme placée sur
la tête de sa colocataire éperdument amoureuse de lui. Par compassion, par
amitié, par un effet de dénégation frôlant la morbidité, mais peut-être aussi pour
satisfaire les exigences de sa communauté, Simon acceptera de faire un enfant
à cette Chardonnay qu’il aime bien, mais pour qui il ne pourra jamais ressentir
autre chose qu’une affection tout au plus fraternelle. La relation s’effilochera, se
gangrénera, au fil de la mésentente affective et sexuelle, au point de presque
devenir une guerre ouverte.
Et Simon rencontrera Allen Ginsberg. Au sens le plus talmudique (n’oublions
pas que Simon et Allen sont juifs), au lendemain d’une orgie poétique qui les
précipitera dans les bras l’un de l’autre. Simon, apprenti rabbin, invitera le poète
Beat à assister au Sabbat, et celui-ci, sous prétexte d’une élévation libidinomystico-poétique,
transformera en orgie magnifique les rencontres de la communauté
du Marais. Cela ne manquera pas, quand l’épouse de Simon fera
s’ouvrir les yeux de ses coreligionnaires, d’attirer sur ce dernier, évidemment,
mais sur Ginsberg surtout, les foudres de la communauté, qui ira jusqu’à orga -
niser l’expulsion hors de la France du grand poète américain.
Ginsberg et moi se lit avec un humour qui rappelle celui de Woody Allen.
Poussant ses lubies érotico-poétiques jusqu’à la caricature acerbe, Frédéric
Chouraki arrive à provoquer, un peu comme celui à qui il nous fait penser, une
réflexion qui s’articule tout autant grâce à l’érudition bouillante de l’auteur, qu’à
un humour d’une noirceur presque indicible.
Mais de ce roman émane une nostalgie, celle d’un monde libertaire, sinon libre.
Un monde où toutes les exagérations étaient encore permises, un monde où la
recherche de cet absolu qui, passant peut-être encore un peu par un certain
code religieux, cherchait à s’en détacher. Un monde à la recherche de
la vérité…
Vieux punks que jamais
Vous connaissez Le Poulpe? C’est le nom d’une série, et le surnom de son personnage.
Gabriel Lecouvreur est un pur produit des années 80 et 90. Avec ces
tendances punkoïdo-anarchistes, cet enquêteur plutôt libertaire ne travaille
jamais pour le compte de qui que ce soit. Il fouille sans cesse, « à son compte,
dans les failles et les désordres apparents du quotidien ».
Créé au milieu des années 90 par l’animateur social et écrivain Jean-Bernard
Pouy, Le Poulpe est ce qu’on pourrait appeler une série à relais. Une bible et 255
auteurs plus tard, la série surprend toujours. Le regard qu’elle pose sur le monde
dans lequel nous vivons reste encore d’une acuité magistrale. À la différence de
nombreuses autres séries articulées autour d’un héros central infaillible, Le
Poulpe expose sans cesse ses faiblesses, dont celles, toutes humaines, que le
vieillissement occasionne.
La chronique de Michel Vézina
Sexe, drogues et absolu
Ginsberg et moi
Frédéric Chouraki,
Seuil,
coll. Cadre rouge,
226 p., 32,95$
Saint-Pierre et
Nuque longue
Serge Scotto,
Baleine,
182 p., 12,95$
Confessions
d’un chasseur
d’opium
Nick Toshes,
Allia, coll. Petite
collection,
64 p., 10,95$
DÉCEMBRE 2008 | JANVIER 2009
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Gabriel Lecouvreur, dit Le Poulpe, est né en 1960. Il avait donc 35 ans
à la création de la série. Aujourd’hui, son approche de la cinquantaine le
tracasse, ses os commencent à le faire souffrir, et les vieux souvenirs de
son âge d’or deviennent les éléments nostalgiques, lui donnant l’air de
cet âge tontonnique qu’il est en train d’attendre.
Dans Saint-Pierre et Nuque longue, le Poulpe revient sur les lieux d’un
de ses jeunes étés. Marseille, 1980. Lecouvreur y vécut un de ses premiers
amours. Ah, Sabrina, mignonne autant que jolie, napolitaine
autant que marseillaise, elle frayait avec le groupe punko-skinoïdomane
dans lequel son frère Bernard jouait. Un été de fumette et de mauvaises
bières, de baises juvéniles et d’éveil politiques. Quelques années plus
tard, les punks et les skins ne feraient plus jamais bon ménage, les uns
bien à gauche, les autres nettement trop à droite.
Trente ans plus tard, un fait divers dans Le Parisien raconte la découverte
d’un certain Bernard, probablement assassiné dans le port de
Marseille. Le Poulpe, toujours aussi curieux et nostalgique, décide d’aller
y mettre un peu le nez. Sabrina est devenue obèse et les potes d’antan
sont devenus, pour le petit skin facho de l’époque, un entrepreneur à la
réussite flamboyante, et pour le petit junkie, un mendiant, bien entendu.
Les temps font vieillir, et le Poulpe affirmera encore ses choix politiques,
de ceux qui préfèrent aider les petits que de s’associer aux
grands, surtout quand ces derniers, de petites merdes sont devenues de
grosses pourritures… L’absolu, encore, sexe de poulpe et vieille herbe de
Provence, sur fond de rancœurs éternelles!
Mère des drogues
Depuis toujours, et je pèse mes mots, la soif de la connaissance passe par
l’utilisation de certaines clés. Dans presque toutes les civilisations, les
drogues psychotropes en font partie. Nombres d’ouvrages en traitent,
qui de Castaneda ou de Narby, en passant par McCleary et Burroughs.
Confessions d’un chasseur d’opium, de Nick Tosches, est paru pour la
première fois en 2000. Depuis, trois éditions subséquentes ont vu le jour
et je ne comprends toujours pas que ce livre ne me soit jamais tombé
entre les mains! Ce n’est qu’aujourd’hui que je découvre ce petit livre
extraordinaire de lucidité et d’intensité.
Nick Tosches creuse les sillons de son récit d’une plume trempée dans
le vitriol. Deux passages vous laissent sur vos élans d’absolu: « Nous
vivons en un temps de pseudo-connaissance, par quoi nous nous
efforçons vaniteusement de nous distinguer de la médiocrité ambiante.
S’asseoir autour d’une bouteille de jus de raisin rance et évoquer de délicats
arômes de groseilles, de fumée de chêne, de truffe, ou n’importe
quel autre gracieuse ineptie que l’on croit découvrir dans le goût de cette
piquette, c’est être un cafone de premier ordre. Car s’il y a un délicat
arôme à découvrir dans n’importe quel vin, ce sera vraisemblablement
celui des pesticides et des engrais. » Et plus loin: « Lorsque Dieu
approcha Sa bouche des narines d’Adam, il y avait probablement de
l’opium dans Son souffle. »
Pour le plaisir de ceux qui ne pourront jamais embrasser Dieu…
À votre santé!
Littérature étrangère
Qui de nous n’est pas à la recherche d’un absolu? La bête humaine ne cesse de chercher les pistes qui la feront se rapprocher de ce qu’il est convenu, à tort ou
à raison, d’appeler « la vérité ». À la rencontre des genres et des styles, jeunes ou vieux, spirituels ou politiques, sociaux ou égocentriques, nous sommes faits d’extases
qui se prolongent, se propulsent et se recoupent pour toujours tendre vers une volonté d’élévation qui, chez les uns, s’exprime par la recherche de Dieu, qui,
chez les autres, par la descendance, par l’extase opiomane, par le sexe à tout crin, l’amour des toisons velues des poètes ou, on l’espère, par la poésie elle-même.
Tout cela concourt à trouver « sa vérité ». La question de l’absolu de trois manières on ne peut plus hétéroclites!
Écrivain, éditeur (Coups de tête), chroniqueur littéraire,
théâtral (ICI Montréal, Le Mouton NOIR, Radio-Canada),
homme d’humeur, d’opinion et de passions, performeur
littéraire, voyageur étonné, Michel Vézina a un jour fait
vœu de culture et d’art. Depuis, entre deux aventures épicuriennes,
il s’y consacre corps et âme.