Le Libraire - IndexLe Libraire - # 50, déc. 2008 - janv. 2009 - IndexLes sentiments sont en effet au cœur de ses deux romans. Toute la gamme des
aspirations, des désirs, des peurs et des travers de l’humanité s’inscrit dans la
fresque, à travers les héros: Caris, Merthin, Jack, des personnages de tous
milieux, mais au premier chef des ouvriers, des « personnes humbles »,
confirme Ken Follet, qui précise avoir toujours eu plus d’intérêt pour les gens
simples que pour la noblesse. « C’est sans doute pour cela que mes livres ne
sont que rarement adaptés au cinéma », réfléchit-il tout haut. Les sentiments
sont complexes, et les personnages, multiples. Difficile en effet de résumer en
deux heures des volumes de plus de mille pages.
Les deux héros d’Un monde sans fin sont donc un bâtisseur et la jeune femme
à laquelle le premier voue une passion inextinguible, aussi pure que celles des
personnages de romans courtois. Celle-ci, femme forte, intègre, structurée,
deviendra Mère prieure de la petite ville qu’elle aura auparavant remise
économiquement sur pied, jusqu’à ce que la grande peste, la peste noire,
vienne frapper la communauté, décimant la population, comme une bonne
portion de l’Europe, d’ailleurs. « Je cherchais un sujet fort pour cette suite, et
la peste était tout indiquée », raconte Ken Follett. À travers cette épidémie,
grâce à ses recherches vérifiées et contre-vérifiées par « un trio d’experts »,
l’auteur nous ramène à la mentalité de l’époque, à ses superstitions et à l’hégémonie
souvent incapacitante de l’Église sur les populations. Et à l’ignorance,
aussi, qui a coûté bien des vies pendant l’épidémie, car on ne connaissait pas
les mécanismes de la contagion: « On pensait que la maladie, rappelle le
romancier, se transmettait en regardant un malade, et non par contact. »
L’amour des femmes
Caris, cette femme d’exception, sera le fer de lance du progrès des mentalités.
Sous son habit de nonne, elle recèle en effet une âme très moderne, ce que
confirme l’auteur, avec des velléités féministes et une conception des rapports
amoureux plutôt émancipée. Ken Follett admet bien franchement que ses personnages
de femmes sont particulièrement intéressants et soignés. Elles sont
en général centrales dans ses œuvres. « Les femmes font de meilleures
héroïnes. Je l’ai constaté même dans mes romans d’espionnage; si vous mettez
une femme-espion, vous avez gagné! », s’exclame-t-il.
Femmes volontaires, femmes cupides, jalouses, femmes à la beauté envoûtante.
Son héroïne, lui fait-on remarquer, n’a pourtant pas la beauté, la
symétrie des cathédrales, contrairement à la « vilaine » de l’histoire, Elizabeth.
« Si j’aime la symétrie, l’ordre, pour une Église, ce n’est pas le cas chez une
femme. Elizabeth a la beauté d’une cathédrale, mais elle est tout aussi froide »,
ironise l’auteur qui, lui, a contrario, est tout imprégné de la chaleur du Pays
de Galles dont il est originaire. Car celui qui dit vouloir être aimé « pour [ses]
livres, mais pas pour [lui]-même », se révèle aussi généreux de ses paroles que
de ses écrits. Lui qui a commencé à s’intéresser à l’architecture à 20 ans
— « avant, on ne regarde pas ces choses-là » —, s’attache aussi avec brio à
nous décrire la titanesque tâche qui mobilisait toutes les couches de cette
société médiévale qui, pourtant, manquait souvent de tout, pour élever des
monuments à la gloire de Dieu. Sans jamais lasser le lecteur, Ken Follet parle
maçonnerie, transepts, mortier, clef de voûte, avec un amour presque sensuel
pour ces pierres immortelles.
Un sacerdoce volontaire et durable
Mais parvenir à ce savant échafaudage de sentiments, d’intrigues, d’histoire et
de passions nécessite une discipline rigoureuse, un travail quotidien qui
commence à 7 heures pour ne se terminer que vers 16 heures, avec fort peu
d’interruptions. Un sacerdoce, une vie de moine pour un homme qui pourrait
fort bien se permettre de tout arrêter. « Mais la passion ne s’étanche jamais »,
déclare Ken Follet, qui ne se voit pas laisser sécher sa plume et prévoit un
troisième volet à sa fresque — « mais pas tout de suite !».
Pour l’heure, entre plusieurs projets, Ken Follett travaille à un autre triptyque,
ancré dans le XX e siècle celui-là, qui mènera son véritable héros à lui, le
lecteur, à travers trois guerres et trois familles. Histoire de se « reposer », avant
de replonger les mains dans la terre qui a vu s’élever les grandes cathédrales.
Les piliers de la Terre
Le Livre de Poche,
1090 p., 17,95$
Un monde sans fin
Éditions Robert
Laffont,
1296 p., 39,95$
DÉCEMBRE 2008 | JANVIER 2009
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