Le Libraire - IndexLe Libraire - # 50, déc. 2008 - janv. 2009 - IndexLittérature étrangère
Le temps des
cathédrales
« Je me demande tout de même ce qu’un Chinois, un Japonais ou un Turc peut trouver à mes livres sur le Moyen Âge
anglais, à mes petits héros humbles, mes bâtisseurs, qui n’ont vraiment rien à voir avec leur vécu »: sérieux malgré le pétillant
de ses yeux remplis de vivacité, l’auteur de renommée planétaire Ken Follett réfléchit, inclinant la tête, crinière argentée
fidèle à la légende. Il évoque dans un français assez lent, mais extrêmement précis, le phénomène que constitue, depuis deux
décennies, l’engouement des lecteurs pour sa grande fresque historique.
En entrevue avec le libraire, en marge du Salon du
livre de Montréal, Ken Follett est venu, comme il le
fait au Japon, aux États-Unis ou ailleurs dans le
monde, à la rencontre de ses lecteurs, une cohorte
variée et nombreuse d’indéfectibles du premier
volet de son œuvre historique, Les piliers de la
Terre. Pour ceux, finalement assez rares, qui n’ont
que vaguement entendu parler de l’énorme roman
(près 1200 pages) publié en 1989 et traduit dans
plus de vingt langues, la brique est une épopée à la
fois accessible et complexe, vivante et impeccablement
documentée; avec comme clef de voûte une
famille de bâtisseurs de cathédrales du XII e siècle,
dans la cruelle féodalité anglaise. Si Ken Follet,
d’ori gine galloise, est connu mondialement pour ses
thrillers à saveur politique, c’est en effet grâce aux
flèches de sa cathédrale des Piliers de la Terre qu’il
a vraiment crevé le plafond de la célébrité, avec
tout près de 100 millions d’exemplaires vendus,
pour ne parler que gros sous.
Une pause nécessaire
Aux lecteurs avides, il aura fallu attendre dix-huit
ans pour voir Ken Follett livrer Un monde sans fin,
la suite des Piliers de la Terre qui, 200 ans plus
tard, suit les descendants des héros d’origine, toujours
autour du thème des bâtisseurs. « Il y a
plusieurs raisons pour lesquelles j’ai attendu aussi
longtemps pour écrire la suite », explique l’écrivain,
précisant en premier lieu qu’il lui fallait un salutaire
temps d’arrêt après une aussi importante
entreprise. Un livre qui, pourtant, ne lui a pris que
trois ans à écrire, incroyablement peu au vu de la
masse de documentation qui en étaye la trame.
Trois ans, dont une bonne année pour élaborer ce
qu’il appelle son plan, ou premier jet qu’il prononce
premier « je »), qui est en fait la trame hyper détail-
© Coll. Part
K EN F OLLETT
Par Florence Meney
lée qui constituera le squelette du livre final: une
étape cruciale dans tous ses écrits. La mise au vert
a été nécessaire entre les deux volets, ponctuée
pour le prolifique auteur par une constellation
d’autres romans à succès. Or, il existe une
deuxième raison à cette « quasi-génération »
DÉCEMBRE 2008 | JANVIER 2009
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séparant les deux romans, plus importante encore
que la première: « Sachant l’attachement de mes
lecteurs tant pour les personnages (nombreux et
variés) que pour l’univers des Piliers, je voulais
arriver avec un deuxième livre tout aussi fouillé,
tout aussi fort. En fait, je ne voulais pas les
décevoir », avoue Ken Follett.
Pour le lecteur et par les sentiments
Ne pas décevoir son lecteur. Lui donner une
matière riche, vivante, variée, pour y laisser jouer
son imaginaire. Un thème récurrent dans le discours
de l’écrivain, qui confirme que le lecteur est
omniprésent, central dans sa démarche créatrice:
« Je ne suis pas de ces gens qui ne créent que pour
eux, qui se referment sur leur œuvre; moi, dans
mon métier quotidien, j’ai toujours en tête
“ Est-ce que le lecteur va aimer? Est-ce qu’il va me
suivre? ”»
Élément important, d’ailleurs, et très parlant malgré
la complexité de ses trames narratives, Ken
Follet déclare chercher à toucher son public au premier
chef par le truchement des sentiments, plutôt
que par la réflexion. Avec une humilité enjouée, la
star du monde des livres n’hésite pas à déclarer que
dans le domaine des sentiments, il sent qu’il a
quelque chose à apporter, qu’il accomplit un acte
de communication essentiel: « En parlant d’amour,
de haine, de cupidité, à travers mes personnages, je
touche le public bien plus que par des idées. Je suis
bon sur le terrain des sentiments, mais pas pour les
idées. Je ne suis pas assez intelligent, lance-t-il
en souriant. Mes lecteurs diraient: “ Qui est-il
pour nous dire que ses idées sont meilleures que
les nôtres? ” »