Le Libraire - IndexLe Libraire - # 50, déc. 2008 - janv. 2009 - IndexLittérature étrangère
Effigie
Alissa York, Alto, 616 p., 28,95$
1867. Erastus Hammer vit isolé du
monde dans sa ferme dans l’Utah
avec ses enfants et ses quatre
femmes. Au fil des quelque 600
pages du roman, dont pas une n’est
de trop, les personnages se développent à la manière
des saisons qui passent, à la fois automne se pétrifiant
en hiver et printemps qui éclot en été. Dans un style
métaphorique et extrêmement sensible, Alissa York
déploie ses personnages malmenés par la vie, ébréchés
au-delà du colmatage. Le seul point que partagent vraiment
ces pauvres âmes est leur foi mormone, et l’on
entendra pour chacun le récit de sa conversion. Bien
plus qu’un simple prétexte, le fardeau de cette foi
donne à l’auteure l’occasion de raconter la persécution
d’une population entière, fait historique bien mal
connu dans notre Québec catholique, et peint sous
nos yeux une fresque à la fois épique et profondément
intime. Anne-Marie Genest Pantoute
Toute la nuit
devant nous
Marcus Malte, Zulma, 126 p., 22,95$
Marcus Malte a une écriture fascinante,
d’une précision chirurgicale,
d’une facture classique tout
en étant résolument moderne. Il sait très bien s’en
servir pour écrire des histoires légèrement angoissantes
avec beaucoup d’atmosphère. Cette fois-ci, il
nous offre trois nouvelles toutes plus déroutantes les
unes que les autres. La première se déroule dans un
château transformé en camp de vacances; dans la
deuxième, nous observons une jeune fille avant son
départ de la maison; dans la troisième, nous découvrons
les confessions d’un jeune joueur de football
promis à un bel avenir dans son domaine. L’auteur a la
qualité remarquable de nous amener dans des
chemins insoupçonnés et de nous tenir en haleine
tout au long de notre lecture.
Marie-Hélène Vaugeois Vaugeois
L’accordeur de
pianos
Pascal Mercier, Libella/Maren Sell,
506 p., 44,95$
Dès que vous aurez refermé votre
livre, vous ne verrez plus jamais
un piano Steinway comme avant,
ni n’assisterez plus jamais à un opéra sans penser au
drame cruel de Frédéric Delacroix. Cet homme,
accordeur de piano, tua le ténor Antonio di Malfitano
durant la représentation de la Tosca sur la scène de
l’opéra de Berlin. Bien sûr, me direz-vous, ce n’est
qu’un roman! Mais j’ai frémi avec ce récit. J’ai été
émue par sa pureté, par la beauté des mots, par la
détresse de chacun des membres de cette famille dysfonctionnelle,
mais aussi consciente de l’incommunicabilité
et de la solitude qui nous guettent. Si vous
croyez encore qu’il n’y a que les Jo Nesbo, les Stephen
King ou les Stieg Larsson qui peuvent vous apporter
votre dose de suspense et d’horreur, c’est que vous ne
connaissez pas encore Pascal Mercier. Aurait-il inventé
un nouveau genre littéraire: le thriller philosophique?
Jocelyne Vachon La Maison de l’Éducation
Arbre de fumée
Denis Johnson, Éditions Christian
Bourgois, 688 p., 39,95$
Œuvre costaude, puissante, n’ayant
d’égale que Les nus et les morts de
Norman Mailer, Arbre de fumée de
Denis Johnson, avec son style sec,
saccadé, nous fait sentir l’influence hallucinatoire de la
guerre sur l’âme des individus. Le Vietnam en lutte des
années 60, c’est Skip Sands, agent des services de renseignements,
qui trompe sa morosité en traduisant
Artaud et Cioran; c’est James Houston, pauvre connard
dans le civil, pauvre connard dans l’armée; c’est
Jane, l’infirmière altruiste, Trung, le transfuge du
Vietcong idéaliste, tous des êtres désorientés dont les
destins sont liés au Colonel, maître-espion de la CIA,
créateur de mythes et mythe lui-même. Un grand
roman assurément, un traité sur la survivance de la
grâce dans un monde horrible et incompréhensible se
terminant par ces mots: « Tous seront sauvés. »
Christian Vachon Pantoute
L’inaperçu
Sylvie Germain, Éditions Albin
Michel, 306 p., 29,95$
Pierre Zébreuze n’avait jamais
désiré autre chose que de passer
inaperçu. Jusqu’au jour où il rencontre
Sabine Bérinx. Celle-ci
l’aspire dans sa vie en un instant et en fait son associé
et ami. Pierre, cet homme singulier, sans souvenirs et
sans passé, se greffe à la famille Bérinx et bouleverse
ce clan aux allures conventionnelles. Puis un jour, il
disparaît et chacun réalise qu’ils ne savaient rien de
lui. L’auteure prend comme prétexte cette banale
histoire familiale pour accorder au lecteur un accès
privilégié aux pensées intimes des personnages concernant
le silence, la solitude et surtout la part de soi
que l’on cache aux autres. Pourquoi l’on tait ce que
l’on tait? Y aura-t-il eu quelqu’un, au cours de notre
vie, qui nous aura véritablement connu? Par le biais de
la plume enivrante de Sylvie Germain, ces questions
s’emparent du lecteur et le laissent dans un délicieux
malaise existentiel. Julie Bouré Pantoute
Honte et dignité
Dag Solstad, Les allusifs,
192 p., 21,95$
Par une journée morne, Elias Rukla
se rend au travail, enseigner à des
étudiants avachis, aussi peu intéressants
ou intéressés que ceux des
années précédentes. Mais aujourd’hui, Elias Rulka
trouvera une clé dans Le canard sauvage, cette pièce
d’Ibsen qu’il décortique dans ses cours depuis des
années: le personnage du docteur, qu’il avait toujours
eu du mal à justifier, devient, à cause d’une réplique, la
clé de voûte de toute l’œuvre. Dans ce roman sans
chapitres et presque sans paragraphes, Solstad nous
bombarde de mots sans jamais manquer de souffle et
fait s’animer Elias Rulka, avec son délire et sa vie
pathétique, comme si l’on se retrouvait pris à l’intérieur
de son crâne. Un morceau de littérature marquant
qu’on aimerait bien voir porté à la scène, justement.
Anne-Marie Genest Pantoute
DÉCEMBRE 2008 | JANVIER 2009
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le libraireCRAQUE
La maison du calife
Tahir Shah, De Fallois,
300 p., 36,95$
La maison du calife a tout du récit
« domestique » classique.
Accompagné de sa femme et de
ses jeunes enfants, Tahir Shah fuit
la grisaille londo nienne et s’installe à Casablanca pour
une année avec l’ambitieux projet de rénover une maison
ancestrale. La situation se corse dès le moment où
il met les pieds dans la maison: située en banlieue de
la ville, à la limite des bidonvilles, elle est, aux dires des
domestiques qui l’habitent depuis des années, hantée
par un djinn, créature folklorique invisible qui
organise littéralement la vie des habitants. Quel choc
culturel pour un Anglais d’esprit logique! Sur le
modèle du récit de Peter Mayle, Une année en
Provence, l’auteur anglais d’origine afghane offre un
livre absolument délicieux, d’une subtile légèreté. À lire
absolument pour découvrir un drôle d’univers, à la fois
envoûtant et mystérieux! René Paquin Clément Morin
Peut-être une
histoire d’amour
Martin Page, De l’Olivier,
204 p., 29,95$
De retour de son travail, Virgile
apprend, en écoutant les messages
de son répondeur, que sa petite
amie, Clara, le quitte. Pourtant, il est célibataire et il
ne connaît pas cette fille. Par la suite, une de ses
bonnes amies l’appelle pour le consoler, elle est au
courant de cette rupture. Au départ, Virgile est
inquiet: souffrirait-il d’amnésie, a-t-il une maladie
mortelle? Mais, peu à peu, il se rassure et se dit qu’il
devrait aller à la rencontre de cette Clara. Que s’il a
déjà réussi à la séduire une première fois, il devrait
bien être capable de la reconquérir. Il partira donc à
recherche de cette mystérieuse femme, tout en profitant
de sa situation d’homme nouvellement plaqué
pour recevoir l’attention de ses amis. Martin Page sait,
une fois de plus, nous amuser intelligemment avec une
de ses histoires invraisemblables et attachantes.
Marie-Hélène Vaugeois Vaugeois
Nous sommes
tous Kafka
Nuria Amat, Allia, 240 p., 16,95$
S’attribuant tour à tour les rôles de
lectrice, de fille de Kafka, d’amante
de Joyce, de prisonnière d’un grenier
aux côtés de la femme folle de Mr. Rochester, pour
ne nommer que ceux-là, Nuria Amat nous entraîne
dans un « rabbit hole » littéraire, dans un terrier de
lapin à la manière d’Alice au pays des merveilles. Sans
gêne et se moquant délibérément du souci d’authenticité,
l’auteure s’amuse à mélanger les vies et les
œuvres de quelques-uns des plus grands et moins
grands écrivains que la Terre ait portés. Dans son
délire, Amat trouve tout de même le moyen de poser
quelques pertinentes questions dont celle de la possibilité
de la nouveauté pure en littérature à la suite du
passage de tant de génies qui se sont eux-mêmes
inspirés de génies. Téméraire dans son style et globalement
d’un humour, d’une intelligence et d’une érudition
rares, cette fantaisie magnifique est un plaidoyer
pour la lecture. Anne-Marie Genest Pantoute