Le Libraire - IndexLe Libraire - # 50, déc. 2008 - janv. 2009 - IndexIci comme ailleurs
La chronique de Stanley Péan
Le mystère des origines
« D’où c’est qu’on vient, where do we go? », chante mon ami Anthony Rozankovic dans sa
« Complainte de l’homme-poisson ». On pourrait hasarder qu’au cœur de tout projet littéraire,
cette interrogation résonne avec des accents parfois tragiques, parfois légers. Des plaines
d’Abraham au plateau Mont-Royal en passant par les zones crépusculaires de la poésie,
Andrée Laberge, Francine Noël, Hélène Dorion et Catherine Lalonde proposent tour à tour
des esquisses de réponses.
Des plaines d’Abraham...
Depuis Les oiseaux de glace (2000), Andrée Laberge privilégie la
forme du roman choral, qui alterne entre les regards et les voix
narratives de plusieurs protagonistes. Jamais cependant ce choix
esthétique ne débouche sur la confusion — Laberge sait jongler
avec ces discours divergents ou convergents avec maestria.
C’était le cas dans son précédent opus, La rivière du Loup (Prix
littéraire du Gouverneur général 2007). Ça l’est encore dans Le fin
fond de l’histoire, un roman qui — à l’instar de Peut-être que je
connais l’exil (Québec Amérique) d’Annick Charlebois, que j’ai
récemment recensé en ces pages — offre une manière d’écho
littéraire aux débats sur les accommodements raisonnables qui
ont tant sollicité notre attention.
Nourri des lectures de la romancière sur les 400 ans de la ville de
Québec, Le fin fond de l’histoire propose de suivre les trajectoires
d’une jeune fille aux traits amérindiens pourtant née d’un père
d’ascendance écossaise et d’une mère venue de France; d’un
orphelin qui comble le gouffre en lui en se dévouant pour les
autres comme infirmier dans l’espoir de retrouver la mère qu’il n’a
pas connue; d’une vieille excentrique engrossée par un sémina -
riste du temps de sa jeunesse, revenue dans sa ville pour rédiger
le récit de sa vie; et enfin d’un itinérant. Ici, les petites histoires
rencontrent la grande Histoire et invitent à méditer sur l’héritage
du catholicisme chez les Canadiens français, les relations avec les
communautés autochtones, le souvenir de bidonvilles érigés
autrefois sur les plaines d’Abraham et les répercussions du
Sommet des Amériques de 2001. Comme toujours chez Laberge,
c’est finement tissé, dense, intelligent et sensible, avec en prime
un humour subtil et un brin déjanté.
... au plateau Mont-Royal...
On la croyait terminée, cette saga. Mais voilà qu’avec un nouveau
(et peut-être dernier) tome, Francine Noël remet ça encore une
fois si vous permettez, dirait-on en paraphrasant Tremblay. Avec
J’ai l’angoisse légère, l’auteure de Maryse, Myriam première (tous
deux publiés chez VLB Éditeur) et de La conjuration des bâtards
(Leméac) revisite cette tribu d’intellos québécois qu’elle affectionne
et qu’elle a surtout su faire aimer à de nombreux lecteurs
et lectrices depuis 1983. Trois ans après La femme de ma vie
(Leméac), un récit autobiographique sur sa mère, Francine Noël
revient à François Ladouceur, écrivain tourmenté et prof d’université
à la retraite. Autour de lui gravitent quelques nouveaux personnages,
dont l’attachante Garance, son étudiante, une célibataire
de 35 ans au destin emblématique. À ce thème de la nouvelle
solitude urbaine qu’incarne de manière poignante Garance,
s’ajoutent d’autres préoccupations tout à fait dans l’air du temps:
la conscience de l’échec, l’absence du père, le poids du regard des
autres, cette soi-disant crispation identitaire québécoise et le
croisement des cultures en la Cité moderne et multiethnique.
La trame de fond est résolument métropolitaine et pourrait frois -
ser ces provinciaux aux yeux de qui la littérature québécoise contemporaine
s’est trop cantonnée dans ce faubourg habité par la
bohème BCBG. N’empêche, il me semble que ce laboratoire de
notre cosmopolitisme d’aujourd’hui et de demain a autant droit de
cité que les décors ruraux ou forestiers. Qui plus est, c’est sans
J’ai l’angoisse légère
Francine Noël,
Leméac,
192 p., 22.95$
Le fin fond
de l’histoire
Andrée Laberge,
XYZ Éditeur,
270 p., 25$
Le hublot des heures
Hélène Dorion,
La Différence,
80 p., 19,95$
Corps étranger
Catherine Lalonde,
Québec Amérique,
coll. Littérature
d’Amérique,
128 p., 18,95$
DÉCEMBRE 2008 | JANVIER 2009
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Littérature québécoise
complaisance que Francine Noël promène son regard sur cette
faune, cet environnement, telle une documentariste déambulant,
caméra à l’épaule. Les chapitres sont brefs; l’écriture est sobre,
élégante et pleine de cette assurance qu’amène le métier. Mais
pour beaucoup, c’est le plaisir de retrouver cette tribu d’amis
chers qui prime et nous submerge. Et l’on referme ce roman
satisfaits de ce rendez-vous avec une part de nous-mêmes auquel
nous convie sans prétention Francine Noël.
... en passant par les territoires
clairs-obscurs de la poésie
En un quart de siècle, Hélène Dorion a fait paraître au Noroît et
chez La Différence plus d’une vingtaine de recueils de poèmes,
parmi lesquels Sans bord, sans bout du monde (1995), Les murs
de la grotte (1998) et Ravir: Les lieux (2005). Lyrique mais
jamais ampoulée, sa poésie traduit la persistance de questionnements
métaphysiques liés aux affres de la condition humaine,
dans un univers en perpétuelle mutation et en deuil de repères.
Son plus récent titre, Le hublot des heures, me semble renvoyer
au caractère fragmenté et fragmentaire de notre vision du
monde, de notre expérience du réel: « Soudain l’avion pique du
nez, tu vois s’agrandir à toute vitesse les maisons, et les files de
voitures qui tantôt n’étaient encore que fourmillement dans les
artères du paysage, rapprochent leurs tentacules, tu te sens
légère, étonnamment légère dans la chute — tu relèves le volet
du hublot, le ciel, la terre, tout l’horizon est intact, alors tu refermes
les yeux, refermes la porte, arrête le flot de ta conscience. »
Certes, le réseau d’images est riche et ouvert à de multiples interprétations,
mais on se défera difficilement de l’impression que
Dorion poursuit sa méditation sur notre place individuelle et collective
dans le temps et dans l’espace, en cette ère où tout semble
foutre le camp.
Enfin, je m’en voudrais de ne pas signaler la parution du
troisième recueil de poésie de Catherine Lalonde, Corps
étranger, qui fait suite à l’excellent Cassandre (Québec
Amérique), unanimement salué par la critique en 2005. Adepte
de la scène, tant comme danseuse que comme diseuse de poésie,
Lalonde nous livre ici un verbe proche de la poésie-performance,
un langage qui ne dédaigne pas une certaine crudité délibérée.
Au discours masculin du précédent titre se substitue ici un discours
de femme totale (tantôt amante, tantôt mère, tantôt
putain), un discours urbain, violent et virulent, en apparence
décousu et pourtant cohérent, discours qui sollicite les voix de
grands maîtres (Gauvreau, Miron, Godin, Cohen, etc.),
une poésie incarnée qui, littéralement, vous prend au corps. Et
au cœur.
Écrivain prolifique, président de l’Union des
écrivaines et écrivains québécois, animateur à
Espace Musique, trompettiste très amateur et père
de famille épuisé, Stanley Péan est rédacteur en
chef du libraire.