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La chronique de Mira Cliche
D’une mort à l’autre
Dernier tome d’une somme colossale sur les mœurs et l’esprit du temps, Le commencement d’un monde est certainement l’un des
essais les plus attendus de l’automne. Il est sans doute aussi l’un de ceux qui surprendront le plus. Car, si Jean-Claude Guillebaud
y expose toujours d’une plume claire et posée ses préoccupations profondément humaines, ses constats sont beaucoup moins
pessimistes que dans ses œuvres passées.
Clôturant le cycle de six essais intitulé « Enquête sur le désarroi contemporain
», Le commencement d’un monde fait le point sur ce long
travail d’investigation. Ce n’est pas une mince affaire, car Guillebaud
a ratissé très large: La trahison des Lumières et La refondation du
monde examinaient comment la démocratie a progressivement
délaissé les idéaux qui lui ont donné naissance; La tyrannie du
plaisir étudiait notre rapport à la sexualité; Le principe d’humanité
décortiquait les divers signes d’une nouvelle morale où l’homme est
déclassé; et enfin, Le goût de l’avenir se questionnait sur les nouvelles
pratiques politiques.
Dans ces essais, Guillebaud constatait globalement que l’idée de
liberté revêtait désormais les habits du relativisme, avec ce que ça
implique de désengagement, d’incertitude, d’anxiété, voire de
sauvagerie. Les idéaux que nous ont légués les Lumières — égalité,
laïcité, progrès, raison, etc. — tiennent toujours debout, mais
comme des géants sur des pieds d’argile. Sous le poids du relativisme,
toutes les certitudes chancellent. L’individu, pourtant célébré, peine
à se reconnaître et à s’épanouir dans une société qu’aucun ciment
social ne solidifie. Le titre de « désarroi contemporain » ne trompait
pas: les réflexions de Guillebaud étaient bel et bien sombres, et les
pistes de solutions se faisaient rares.
Terre en vue
L’essayiste français inscrit toutefois le dernier tome de son polyptyque sous
le signe d’un optimisme nouveau: « Pourquoi ne pas le reconnaître? La
longue préparation et l’écriture de ce livre m’ont changé. Profondément.
Trois années de lecture et de travail ont sensiblement apaisé la crainte qui,
au départ, m’habitait. Comme tout le monde, j’étais alarmé par l’immensité
des changements auxquels nous devons faire face. Je voyais le risque d’un
écroulement, d’un désordre immaîtrisable… ».
Mais voilà que ce que Guillebaud prenait pour la fin
d’une civilisation devient à ses yeux la naissance
d’un monde nouveau. En réalité, l’auteur ne
change pas tant d’avis que de perspective. Son
erreur (fort commune, selon lui) consistait à
concevoir les civilisations et les cultures
comme des blocs bien distincts et
relativement stables. Dans cette
perspective, leur disparition
pouvait être envisagée, et
leur « choc », redouté. Mais
Guillebaud s’est ravisé: les cultures
ne sont jamais bien
définies et se caractérisent
même par leur remodelage constant,
sous la pression douce ou
violente d’autres cultures, tout
aussi mouvantes.
Ainsi, nous dit Guille-baud, les
frictions actuelles avec le monde
islamique n’ont rien d’exceptionnel
ni de si redoutable —
l’essayiste rappelle d’ailleurs
que les mesures prises par
Le commencement
d’un monde
Jean-Claude
Guillebaud, Seuil,
390 p., 34,95$
Les vivants
et la mort
Jean Ziegler, Points,
coll. Essais,
312 p., 19,95$
NOVEMBRE 2008
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Sens critique
l’Occident pour les prévenir font beaucoup plus de morts que le terrorisme
lui-même. On doit bien sûr tenter de les éviter, mais l’histoire
démontre que les raidissements culturels et religieux qui les sous-tendent
sont fréquents et s’estompent toujours peu à peu. Rien ne peut
figer une culture.
La valse des « séquences »
Il ne faut donc pas voir dans les changements actuels la fin de la civilisation
occidentale, mais le simple passage d’une « séquence occidentale
» de l’histoire à une séquence autre, qui reste à définir.
Pour le moment, la séquence occidentale n’est que décentrée: son cœur
ne se situe plus en Europe depuis des décennies, et les États-Unis alimentent
désormais trop de rancune pour jouer un rôle directeur.
Toutefois, diverses figures intellectuelles et artistiques nées un peu
partout dans le monde se font les porte-étendards de certaines valeurs
occidentales — on pense à V.S. Naipaul, à Salman Rushdie, à Edward
Saïd ou à Giyatri Spivak, qui rayonnent en Occident tout en y introduisant
des sources orientales, maghrébines, antillaises…
Le tissage et le métissage des cultures se poursuivent donc pour ouvrir
sur une nouvelle séquence de l’histoire. Cette dernière ne sera pas sans
heurts, nous dit Guillebaud, puisqu’une tension fondamentale la soustend:
chacun peut désormais accéder au monde entier grâce aux technologies
numériques, mais ne s’en trouve pas pour autant coupé de ses
appartenances particulières (géographiques, sociales, culturelles…).
Comment concilier ces diverses influences, voilà un des défis qui se
présenteront bientôt — si ce n’est déjà le cas.
Ainsi, Le commencement d’un monde invite au dialogue, à l’ouverture
et à l’action!
De la mort d’un monde à la mort d’un homme
Jean Ziegler partage avec Jean-Claude Guillebaud une érudition folle
qui, loin de les couper du monde, alimente leur humanité. Professeur à
la Sorbonne et à l’Université de Genève, rapporteur spécial et conseiller
aux Nations unies, le sociologue suisse a écrit sur une foule de sujets,
allant de l’économie africaine au crime organisé en passant par l’ordre
politique mondial.
Les vivants et la mort, réédité récemment en format de poche chez
Points, est un petit ouvrage sur l’expérience de la mort — non pas celle
qu’en fait le mort en tant que tel, dont on ne sait par définition rien,
mais bien celle du mourant, c’est-à-dire de l’homme ou de la femme qui
sait ses jours comptés, et des personnes qui l’entourent (sa famille, ses
amis, le personnel soignant). Un classique qui est tout sauf morbide, où
Ziegler démontre avec sensibilité que le monde occidental, en niant la
mort, assombrit la vie.
Depuis la fin de ses études en philosophie, Mira Cliche a
pratiqué plusieurs métiers, dont ceux de journaliste et de
scénariste. Elle fait de la traduction, collabore à plusieurs
périodiques et lit tout ce qui lui tombe sous la main.