Le Libraire - IndexLe Libraire - Lib49-pv - IndexEn état de roman
Née au Manitoba, un temps journaliste, vite romancière, séduite par l’ailleurs européen, puis revenue écrire au pays natal:
de qui s’agit-il? Ne pensez pas à Gabrielle Roy: c’est sa sœur canadienne-anglaise, Margaret Laurence, dont le vrai nom
était Jean Margaret Wemys, née en 1926, morte en 1987, compatriote cadette de la grande Gabrielle née à Saint-Boniface
en 1909. Sœurs en littérature, ces deux femmes ont jeté sur leur société, l’anglophone et la francophone, différentes en
apparence mais semblables dans les entrailles, le même regard empathique sur le bonheur d’occasion et le malheur
habituel, la détresse, l’enchantement, le désir tu mais vaste… Littérature de la féminitude plus que du féminisme.
Était-elle oubliée, Margaret Laurence? Pas dans les dictionnaires,
mais dans le lectorat du vingt et unième siècle? Un peu, je crois.
Et c’est pourquoi il est important que les éditions québécoises (de
la ville de Québec), Alto et Nota bene, nous la ramènent. Après ses
éditeurs anglophones, qui durent la soutenir, car il ne devait pas
être évident de défendre ses romans lucides et incorrects dans la
société canadienne-anglaise des années 60 et 70, et quelques éditions
françaises chez Joëlle Losfeld, l’initiative québécoise de la
republier (dans les traductions françaises ajustées) est l’occasion
pour plusieurs de la découvrir, et d’entrer dans ce « cycle de
Manawaka » (cinq romans) qui demeure son apport majeur à la
littérature nord-américaine.
Déjà, deux de ces cinq romans, L’ange de pierre paru en 1964 et
Une divine plaisanterie publié en 1966, sont revenus en librairie
en 2008. Paraîtront dans les saisons qui viennent Ta maison est
en feu (1969), Un oiseau dans la maison (1970) et Les devins (1974).
L’édition, parfois, sait faire justice à la littérature. Avec ce cycle en cinq
temps, Margaret Laurence recréa sous sa plume vigoureuse, à l’instar de
Faulkner et de Jouhandeau qui firent de leurs coins de pays rebaptisés
(Yoknapatawpha pour Oxford au Mississipi, Chaminadour pour Guéret)
un territoire imaginaire et romanesque, l’univers profond et limité de la
petite ville typique des Prairies canadiennes qu’elle nomme Manawaka
(elle est née à Neepawa) et qui fut son sujet d’étude. Elle a en effet
observé quatre générations, quatre ravages, quatre sauvetages…, la vie
et la mort…, celle-là étant, comme le pensait Cocteau, la première
partie de celle-ci…
Une œuvre de femme, essentiellement, absolument, que celle de
Laurence, comme celle de Gabrielle Roy, des « ouvrages de dames »
comme on disait autrefois des travaux de couture, de broderie, mais le
métier à filer les histoires étant ici, chez ces femmes de lettres, celui de
l’écriture par laquelle ces grands écrivains féminins cousent, brodent,
tricotent, tapissent des pans de vie, ajustent des narrations dans la sensibilité
la plus forte et la rage la plus rentrée. Marie-Claire Blais est de
cette caste. Artisanes, elles ont lu Beauvoir et n’en ont pas tant fait un
combat guerrier qu’une polémologie, l’étude même de la guerre par l’observation
de leurs contemporains, spécimens ou modèles, tous ces
« esclaves cardiaques des étoiles » que Pessoa lui aussi, féminin autant
qu’homme, observait sous le ciel lisboète…
Un personnage, dans L’ange de pierre, fait tout le roman et inaugure le
cycle magistralement; c’est Hagar Shipley, une vieillarde (j’impose le
féminin de vieillard, qui n’est pas vraiment reconnu, Littré le trouve
péjoratif et le Robert pas normal), une cousine canadienne de la vieille
dame indigne de la nouvelle de Brecht que René Allio adapta au cinéma.
Une vieillarde donc que cette narratrice, mais qui a gardé toute sa
tête et qui va clore sa vie sans perdre rien de sa fierté, et de son caractère
(une Tatie Danielle comme le suggère en préface Marie Hélène
Poitras), s’engageant même dans une aventure tous risques, une évasion
irréfléchie, pour finalement mourir (après 90 ans de vie sans corset) en
exigeant de tenir son verre d’eau. La nonagénaire, qui a traversé des
générations de puritanisme et d’hypocrisie, et des nuits d’accouplement
La chronique de Robert Lévesque
Margaret Laurence
Ouvrages de dames
L’ange de pierre
Margaret Laurence,
traduction Sophie
Bastide-Foltz,
Alto/Nota bene,
448 p., 18,95$
(Ellen Burnstyn joue
Hagar Shipley dans The
Stone Angel de Kari
Skogland, tourné en
2008).
Une divine plaisanterie
Margaret Laurence,
traduction Édith
Soonckindt, Alto/Nota
bene, 336 p., 18,95$
(Joanne Woodward
joue Rachel Cameron
dans Rachel, Rachel
de Paul Newman,
tourné en 1968).
NOVEMBRE 2008
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Littérature étrangère
blafardes, sans rien perdre de son énergie vitale, quittera ce
monde sans s’en rendre compte et après s’être apostrophée
une énième fois: « Mais pour qui te prends-tu, espèce de vieille
folle? Pour Hagar. Il n’en existe pas d’autre sur cette terre. »
Hagar Shipley est une des grandes figures féminines de la littérature
nord-américaine, une femme de tête-bête de somme
qui (on accumule les références quand on aime une œuvre)
m’a fait penser à la narratrice de L’enfant de chienne de Pavlos
Matessis (Gallimard 1993), à cette différence près que Hagar,
contrairement à la Raraou de Matessis, a perdu sa mère à la
naissance (l’ange de pierre, celui du tombeau de sa génitrice:
Regina Weese, 1886). Elle a vécu sans attachement comme
sans véritable amour, même pas pour les siens, ses mâles, père,
mari, fils. Écrivons-le: c’est un chef-d’œuvre.
Ses cadavres
Autre tome, autre femme, autre époque et autre narratrice, Rachel
Cameron dans Une divine plaisanterie, enseignante à l’école qu’elle
fréquenta comme écolière. Elle a 34 ans, elle est célibataire, vit à
Manawaka, Japonica Street, avec sa mère (possessive et manipulatrice)
et, approchant du mitan de sa vie, se demande si tout cela
(l’amour pur pour un élève, la solitude profonde de son existence, le
désir inassouvi de l’amour physique) n’est pas une mauvaise plaisanterie!
(le divin étant pris ici par dérision; le titre original était A Jest
of God qu’on pourrait traduire par Un dieu farceur). Il lui arrive de
penser qu’elle est comme son père qui était entrepreneur de pompes
funèbres, le salon au-dessous de l’appartement, et qui aimait vivre
« en bas » avec ceux qui ne parlent pas, ses cadavres.
Dans la petite ville manitobaine, Rachel écrit au tableau noir et broie
du noir. Elle est revenue vivre avec sa mère. N’a pas réussi son départ,
comme sa sœur qui s’est mariée, prenant ville avec mari. Entre
insomnies et rêves érotiques, les saisons passent, l’été et les autres.
Un de ces étés, il y a Nick. Elle fait l’amour pour la première fois avec
lui, trentenaire et assoiffée. Enceinte? La honte. La débrouillepanique.
Exit Nick, qui est marié. Parfois, elle se dit, pensant à son
avenir: « Pourvu que je ne devienne pas une originale »… Elle croit
que seules les veuves ont l’excuse du chagrin si elles deviennent ainsi
des folles…, comme sa mère qui garde dans une armoire des chemises
de nuit en nylon, toutes rose pastel, cadeaux annuels de sa fille
mariée, en vue de l’hôpital et de « l’ultime maladie »…
Cette ultime maladie, Margaret Laurence l’a déjouée en se suicidant
le 5 janvier 1987. Il faudra lire ses mémoires, Dance on the Earth…
Robert Lévesque est journaliste culturel et essayiste. Ses
ouvrages sont publiés chez Boréal, et aux éditions Liber
et Lux.