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Et tout le reste est littérature
Petit déjeuner avec Mick Jagger de Nathalie Kuperman se lit comme se
vit un fantasme, celui d’une folie d’adolescente attardée, celui d’une
femme coincée entre ses propres désirs et ceux d’une époque qu’on
pourrait dire dictatrice, en ce sens qu’il n’y est pas nécessairement question
de dictateurs au sens où on l’entend d’habitude, mais de certains
codes, de ceux de toute une génération, de l’alimentation outrancière
d’une psychose d’adolescente.
Mick Jagger est certes une des icônes les plus sensibles de ce mode de
vie qu’on a dit « rock ». Sensible parce qu’encore vivant, bien sûr,
même si vieillissant, mais sensible surtout parce que chevauchant sur
l’arête de presque tous les messages proférés par l’époque qu’il symbolise.
Sexe, bien sûr: Jagger a toujours usé de son image d’hermaphrodite
total. Puis drogue, posée en synonyme de liberté totale; et puis argent,
gloire, désir, argent, gloire, sexe, drogue et rock’n roll.
La petite Nathalie rêve d’un petit déjeuner avec « la bête ». Pour lui,
elle apprendra à faire le café, parce qu’une rock star sexy comme Mick
ne boit certainement pas de chocolat. Pour Mick, elle mentira à sa mère,
malade dans sa tête et qui dort dans une maison spécialisée, un asile de
fous, quoi! Pour Mick, qu’elle imagine endormi dans sa chambre,
Nathalie attend en rêvant.
Par Mick, elle apprend, en lisant les faits divers (apparemment il se
serait fait sucer à bord d’un avion), le mot « pipe ». Et quand elle ne
décide de ne plus entendre, d’abord les adultes, puis les hommes en
général, puis ses propres enfants, elle se dira, plutôt que
« na, na, na, na, na, na! », « pipe, pipe, pipe, pipe, pipe, pipe, pipe,
pipe, pipe, pipe, pipe, pipe! ».
Petit déjeuner avec Mick Jagger est presque fascinant. Je dis « presque »
parce qu’il y manque cette distance que la fiction donnerait, parce qu’il
y a trop de cette Nathalie Kuperman, à la fois personnage narrateur et
auteure, pour que l’universalité de son propos puisse transcender sa
voix, son époque. Parce qu’au-delà de Mick et des Stones, il y a le rock,
dont ils ne sont que les icônes dégénérées, ce rock qui signifie bien plus
que les images qu’il a projetées, ce rock qui ne serait ni plus ni moins
que la messe d’une fin de siècle, et ses stars, ses prêtres et officiants.
Keith, maintenant
On a vu Mick et ses déhanchements, ses provocations et ses effets de
hanches à peine moins décadents que ceux d’un Elvis, peut-être parce que
plus féminins, peut-être. Mais on n’a encore rien lu de son miroir déformant,
ce Keith Richards vampirique, qui, plutôt que de se désintoxiquer en
douleur et cold turkey, va faire changer son sang en Suisse. Vampire.
Keith me, d’Amanda Sthers, carbure au même jus que Petit déjeuner avec
Mick Jagger à cette différence près qu’ici, le personnage narrateur n’est
pas une adolescente attardée qui rêve des lèvres de Mick. Ici, le personnage
est double, effroyablement double. Ici, le personnage est à la fois la
narratrice et Keith. « Oui, je suis cet homme comme je suis les femmes
qu’il a aimées », lit-on.
La chronique de Michel Vézina
Vous avez dit rock?
Qui de la littérature ou du rock a le plus influencé l’autre? Qui doit quoi à qui? Qui sert qui?
On a dit et écrit que c’était la littérature, ou tout au moins certains romans ou certains
poètes, qui avaient été à la source même de la naissance du rock. Peut-être. Mais aujourd’hui,
de plus en plus de romans s’inspirent des mythes du rock, alors que d’autres, de par leur
essence même, sont rock. Et si le rock, d’abord né pour hurler la misère et la pauvreté, était
aujourd’hui devenu l’horrible psychose masturbatoire d’une génération de largués décervelés
qui n’auraient conservé de la mémoire qu’un abcès qui n’aurait jamais été crevé?
Petit déjeuner
avec Mick Jagger
Nathalie
Kuperman, Éditions
de l’Olivier,
coll. Figures libres,
128 p., 25,95$
Keith me
Amanda Sthers,
Stock,
144 p., 24,95$
Bêtes sans patrie
Uzodinma Iweala,
Éditions de
l’Olivier,
180 p., 32,95$
NOVEMBRE 2008
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Littérature étrangère
Or, tout au long de ce roman fulgurant, la parole alterne de l’un à
l’autre, parfois même au sein du paragraphe et de la phrase, amorcée
de la voix de l’un pour se terminer sur la voix de l’autre. Si le rock est
folie, le culte de l’autre est sa thérapie de choc, et la musique l’expression
de sa compréhension du monde, d’un monde, de notre monde.
Keith me, c’est le tour de force d’Amanda Sthers, qui réussit à nous
mettre alternativement, successivement et simultanément dans la
peau de Richards et dans celle de sa narratrice, à la fois femme et
enfant, amante et mère, de ce Keith lui-même, qui s’adresse à nous
dans toute sa déraison, celle du rock comme d’une bouée de sauvetage,
que dis-je, comme de l’ancre alourdie d’une époque qui, en refusant
son propre reflet, n’arrive même plus à imaginer son propre
plongeon en elle-même. Narcisse est mort, vive Keith Richards!
Finies les branlettes
Plus de cinquante ans après sa naissance, le rock vacille peut-être sur
ces amoncellements de paillettes et de strass, sur ces fantasmes de
vies abondantes, retours de frustrées en mal d’un amour salace et
légèrement destructeur, rimmel coulant du souvenir d’une nuit de
débauche folle ou petits déjeuners avec animaux féroces.
Oui, le rock aura été à l’Occident l’expression d’une certaine
sauvagerie, quand la société ne se rendait pas encore compte qu’elle
ne faisait que se donner en spectacle. Comme si la douleur qui avait
engendré le genre (fin de guerre et pauvreté chez les Noirs) avait été
oubliée sous les tonnes de psychotropes et sous les hectolitres d’alcool
de cette fin de millénaire de Nord gavé.
Mais au Sud, qu’est-ce que le rock? Serait-ce un enfant à qui on met
une arme entre les mains et à qui on donne l’ordre de tirer, de
découper à la machette, de violer, d’achever et de décérébrer à coups
de bottes et de crosses?
Rarement un roman ne m’a autant fait frémir que Bêtes sans patrie de
Uzodinma Iweala, merveilleusement traduit par un Alain Mabanckou,
qui prête sa langue et la dextérité de sa plume exquise à ce personnage
troublant de dureté et d’enfance assassinée qu’est Agu.
Et rarement, sans pourtant qu’il n’en soit jamais question, un roman
n’aura été, à mes yeux, plus durement rock. Rock parce qu’il revient à
ce qui faisait l’essence même du genre, du style: simplicité et révolte.
L’Occident se berce de ses illusions, et a besoin qu’on le pousse un
peu, question de le faire rouler en bas de sa tour d’ivoire pour, en
paraphrasant Jacques Roumain, en finir / une / fois / pour / toutes /
avec ce monde / de nègres / de niggers / de sales nègres.
Écrivain, éditeur (Coups de tête), chroniqueur littéraire,
théâtral (ICI Montréal, Le Mouton NOIR, Radio-Canada),
homme d’humeur, d’opinion et de passions, performeur
littéraire, voyageur étonné, Michel Vézina a un jour fait
vœu de culture et d’art. Depuis, entre deux aventures épicuriennes,
il s’y consacre corps et âme.