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Ici comme ailleurs
Tout discours est dialogue, implicite ou explicite. En littérature, ce dialogue peut
parfois s’articuler sur un mode amoureux ou interculturel, parfois sur les deux modes.
C’est en tout cas une intuition que j’ai cru vérifier à la lecture du roman
d’Annick Charlebois et du poète Fernand Durepos.
L’exil et le royaume
Dans la tourmente des débats qui ont accaparé bien des tribunes
au fil de la récente campagne électorale canadienne, on ne s’est
guère étonnés de voir ressurgir celui qui associe la culture à l’identité,
deux concepts malaisés à définir. Qu’est-ce qui fonde une
culture, au juste? En quoi cette dernière est-elle porteuse de nos
identités individuelles et collectives? Et, plus précisément, qu’entend-on
par ces valeurs (culturelles) québécoises? Ces interrogations
sont inscrites au cœur de Peut-être que je connais l’exil, le
charmant premier roman que signe Annick Charlebois dans la
sympathique collection Première Impression chez Québec
Amérique. Avec une modestie qui l’honore, l’écrivaine explore les
thèmes de l’identité et de l’exil en filigrane d’une belle histoire
d’amour sans jamais laisser ses réflexions prendre le pas sur les
qualités romanesques de son bouquin et sur l’obligation de faire
vivre ses personnages de manière vibrante, convaincante.
Québécoise « de vieille souche », Justine s’éprend de Miguel, un
Salvadorien qui a fui sa terre natale déchirée par la guerre. Elle est
insomniaque et angoissée, un peu à la manière des personnages
urbains qui peuplent les films de Woody Allen; il fait preuve d’une
nonchalance peut-être surprenante chez un expatrié au passé
alourdi par l’Histoire. Ensemble, ces jeunes Montréalais forment
un couple attachant quoique dépareillé — mais tout leur intérêt
comme dramatis personae ne réside-t-il pas justement là? En
somme, ils constituent un couple moderne, dont le plus « acculturé
», « déraciné », « écarquillé » des deux n’est peut-être pas
celui qu’on pourrait imaginer de prime abord. « Les gens croient
qu’avec Miguel, je découvre une autre culture, un autre pays,
remarque la jeune femme, tout à fait lucide. Ils trouvent l’idée
intéressante. Les plus curieux veulent savoir, eux aussi. Ils lui
demandent comment c’est, chez lui ». Justine met ici le doigt sur
quelque chose, il va sans dire. Car au-delà des clichés sur la
langue, les us et coutumes qui diffèrent passablement, les
échanges culturels, il y a la question du regard, celui qu’on porte
sur l’Autre, celui que l’Autre porte sur soi et les siens. Et c’est dans
le croisement de son regard avec celui de son aimé, dans cette
confrontation sans violence des visions nécessairement divergentes,
que Justine apprend à mieux savoir qui elle est, ce qu’elle
est et quelle est sa place dans le monde: « C’est ça qu’il me fait
découvrir, ajoute d’ailleurs la protagoniste. Mon pays, un territoire
dont les frontières m’apparaissent soudain concrètes, matérielles,
réelles. »
Il n’y a pas si longtemps, mon pote Dany Laferrière déplorait (un
peu prématurément, à mon humble avis) le silence, inacceptable
à ses yeux, des écrivains et intellectuels québécois dans cette fastidieuse
séance de remue-méninges collectif sur la question des
accommodements raisonnables. C’est vrai qu’entre les divagations
spécieuses d’une Denise Bombardier (cette ex-grande dame du
journalisme recyclée en gardienne autoproclamée d’un certain
ordre établi aux parfums de puritanisme catholique, à la fois mère
supérieure, thuriféraire des puissants et, accessoirement, auteure
de bluettes insignifiantes) et d’un Richard Martineau (cet ersatz à
demi-lettré de Foglia, soi-disant franc-tireur dont la paresse intellectuelle
n’a d’égale que la capacité inépuisable de noyer toute
réflexion dans des arguments fallacieux), il ne s’est guère élevé
dans le brouhaha de voix posée, sereine pour tenter de dire où en
était le Québec métropolitain et cosmopolite, qu’on oppose parfois
à tort à celui des régions excentrées. Par le biais de cette romance
La chronique de Stanley Péan
L’art du dialogue
Peut-être que
je connais l’exil
Annick Charlebois,
Québec Amérique,
coll. Première
Impression,
380 p., 19,95$
Le partage de
l’usure
Fernand Durepos,
Éditions de
l’Hexagone,
coll. L’appel des
mots, 72 p., 14,95$
NOVEMBRE 2008
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Littérature québécoise
toute simple mais jamais simpliste, dans une écriture limpide,
teintée de sensualité et d’humour, Annick Charlebois livre sa
contribution à l’enrichissement de nos méditations sur ces questions
qui nous hantent. Elle le fait en toute modestie, à la façon
d’une romancière novice et néanmoins en pleine possession de
ses moyens. De toute beauté, vraiment.
Redescendre d’amour
Un thème éculé, l’amour? Aux yeux de ceux et celles qui confondent
leur désespoir avec une sorte de clairvoyance, il l’est
peut-être. Mais certainement pas pour Fernand Durepos qui, à
l’instar de bon nombre de ses confrères et consœurs poètes
d’hier et d’aujourd’hui, en a fait un thème central. Après Mourir
m’arrive (2004) et Les abattoirs de la grâce (2006), Durepos
clôt magistralement sa trilogie des Grandes remises de peine
avec Le partage de l’usure, un ouvrage bref, à l’écriture épurée,
qui confirme son importance dans le paysage poétique québécois
contemporain.
Savant orchestrateur d’un dialogue amoureux aux multiples
tonalités, le poète a subdivisé son nouveau recueil en trois mouvements
(« Détourner sauvagerie », « Quand au matin tu m’attends
une tasse de ciel dans les yeux » et « Redescendre
d’amour comme un apprivoise incendie »). Chacun de ces mouvements
réunit une vingtaine de poèmes aux titres souvent longs, évocateurs:
« Même en état de pluie passagère c’est bien malgré lui
qu’un visage en arrive à trahir la calligraphie de sa joie », « Perdre
contrôle des locomotives que nous avions jadis pour lèvres »,
« Comment te raconter sinon par hâte de toi qui me revient ce
qu’auront dû endurer les ouragans venus t’attendre résigner en
mes reins? », pour n’en nommer que trois des plus savoureux.
quelques poils de ton pubis
tressés en chapelet à mes jointures
ton odeur pour unique prière
qu’un souhait
mûrir en fruits
arbre fragile
à peine sorti de toi
Joie et chagrin, ivresse vertigineuse et petite fin du monde, érotisme
débridé et émotion pudique, tels sont les pôles, les leitmotivs
de cette œuvre à laquelle Durepos — en héritier de Louis
Aragon, Jim Morrison et Lucien Francœur — a su conférer des
qualités proprement musicales. On lira et relira ses vers, d’une
traite comme un alcool fort puis à petites lampées comme un
breuvage d’outre-monde. On se laissera bercer par eux comme
une petite musique de nuit, enchanteresse, envoûtante, à
laquelle on revient sans cesse, sans même savoir pourquoi. Sans
doute parce qu’on s’y retrouve, nus, vulnérables et fiers, comme
en face de soi-même, comme en face de l’Autre.
Écrivain prolifique, président de l’Union des
écrivaines et écrivains québécois, animateur à
Espace Musique, trompettiste très amateur et père
de famille épuisé, Stanley Péan est rédacteur en
chef du libraire.