Le Libraire - IndexLe Libraire - Lib49-pv - IndexLittérature québécoise
Il était une fois
« Au moment de sa disparition, Andreï Léonovitch
proposait encore une fois d’assassiner le tsar » : d’entrée
de jeu, Le travail de l’huître intrigue. Qui est donc
ce fameux Andreï Léonovitch qui rêve d’assassiner le
tsar de toutes les Russies? Il s’agit d’un pauvre bougre,
ni plus mauvais ni meilleur qu’un autre, qui espère
devenir quelqu’un grâce à la Révolution:
« C’est à ce moment précis que la révolution
devint pour lui la promesse confuse
d’un dénouement des tensions du social et
de l’intime confondus… En le tuant [le
tsar], Andreï délivrait son peuple de la
tyrannie, certes, mais du même coup, il
devenait quelqu’un. Son nom serait écrit
dans les livres d’histoire », écrit Jean Barbe.
Andreï semble avoir tout prévu, sauf sa propre
disparition. Le héros disparaîtra tout
bonnement au cours d’une réunion politique
particulièrement enflammée. Il a beau
s’exclamer, s’emporter, couvrir ses acolytes
d’imprécations, rien n’y fait: « Personne ne
lui répondit. Personne ne le regardait… »
Andreï Léonovitch n’était plus, enfin au
sens où on l’entend habituellement. C’est à
cette existence dans l’invisible que nous
convie l’auteur, car Andreï, s’il n’a plus de
corps physique, est toujours là. Ni tout à fait fantôme
ni tout à fait ectoplasme, le jeune Russe vit, tout en
étant parfaitement invisible. Il tentera d’ailleurs
d’échapper à cet état en cherchant continuellement le
regard de l’autre. Ses mille et une péripéties
dessineront les contours de l’éternelle condition
humaine.
Andreï Léonovitch est donc invisible, et qui n’est pas
vu n’existe pas. Ce personnage de Jean Barbe est troublant
d’humanité, car il illustre le besoin viscéral qu’a
l’être humain d’être vu et entendu pour exister. Il met
en lumière l’importance des autres dans notre vie et,
inexorablement, les déceptions que ce besoin d’autrui
engendre. « Une véritable communication entre les
individus est-elle seulement possible? »: voilà l’une
des questions que pose le livre. Questionné à ce sujet,
Jean Barbe n’hésite pas à dire que « le grand rêve
perdu de l’humanité est la télépathie ». L’être humain,
prisonnier en lui-même? « Probablement », de répondre
l’écrivain.
Contre toute attente, notre fantôme russe verra sa vie
prendre un sens lorsqu’il ramassera un bien étrange
colis: « Un cheval de bât, en évitant un obstacle, laissa
tomber un ballot qui devait être mal arrimé.
Personne ne parut le remarquer. Les cavaliers
dépassèrent Andreï et, bientôt, les cris s’assourdirent.
Andreï s’approcha. Peut-être y avait-il quelque chose
J EAN B ARBE
Pour une métaphore de l’existence
Depuis Les soupers de fête, en passant par Comment devenir un monstre et Autour de Dédé, Jean Barbe
s’interroge sur le sens de la vie. Qu’est-ce qu’un homme? Que signifie l’acte d’exister? Quelle place y
occupent l’amour, la reconnaissance, l’autre? Autant d’interrogations millénaires dans lesquelles nous
replongeons avec plaisir dans le dernier ouvrage de l’écrivain: Le travail de l’huître.
Par Anne-Josée Cameron
d’utile là-dedans. C’était une femme. » Ce besoin
d’être vu et entendu va peu à peu s’estomper au contact
de celle-ci dont il ne saura jamais le nom. Elle
ignorera son existence jusqu’à la fin. Andreï cessera
progressivement de s’intéresser à lui-même pour se
consacrer à la survie de cette femme, comme si, chez
Barbe, la seule échappatoire à la solitude résidait dans
cette acceptation de l’autre, dans ce don de soi.
Le travail de l’huître
Leméac,
152 p., 19,95$
Changement de cap
Le travail de l’huître marque un changement de
registre dans l’œuvre de l’écrivain montréalais. On
entre ici de plain-pied dans un univers que n’aurait pas
dédaigné Maupassant. La disparition physique du
héros sera-t-elle facilement acceptée par le lecteur?
Cette prémisse fantastique en rebutera-t-elle certains?
Voilà quelques-unes des questions que se posait Jean
Barbe quelques semaines avant la parution de son
roman. Il faut dire que ce conte philosophique est une
première du genre pour lui, qui dit avoir écrit ce livre
« pour s’étonner, pour se mettre au défi de se renouveler,
pour ouvrir ses perspectives littéraires ». Du
même coup, l’écrivain affirme avoir été emporté par
l’écriture de ce texte qui s’est écrit d’instinct. « Pour
une fois, j’ai eu l’impression d’être maîtrisé par le texte
et non l’inverse. Il faut aussi dire qu’à cette période de
ma vie, la mort était omniprésente: je vivais le deuil de
mon père et accompagnais l’une de mes amies à tra-
NOVEMBRE 2008
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vers la maladie. Ce livre est pour moi un livre sur le
deuil », confie-t-il.
Cette notion de deuil, Andreï Léonovitch l’expérimentera
tout au long de son passage sur terre. Il devra
faire face bien sûr à la perte d’êtres chers, mais aussi à
toutes ces pertes qui composent l’existence humaine:
de ses ambitions, de ses rêves, de la reconnaissance.
En revanche, sa situation extraordinaire lui
permettra d’observer le monde avec attention.
Il fera le tour du globe, étudiera avec
les plus grands, vivra avec le tsar,
fréquentera Raspoutine.
© Joanne Comte
Ce qu’il faut dire aussi, ajoute Jean Barbe,
c’est que cette fable « est également un
exercice préparant la venue d’un projet plus
ambitieux consacré à Geoffroy de Malbœuf,
personnage inventé dont on retrouve les
citations dans plusieurs de mes romans ».
Le travail de l’huître s’ouvre d’ailleurs sur
une citation fort éclairante dudit Malbœuf
tirée de La légende du siècle:
L’huître se referme longtemps
sur sa douleur:
Elle se cache et attend, au sein des
profondeurs.
Nous sommes comme la chair
et le sable incrusté:
Nous sommes ce qui blesse et ce qui est blessé.
Où tu vois la beauté, je ne vois qu’un massacre;
Nos vies sont misérables mais enrobées
de nacre.
Le travail de l’huître est difficile à classer. Il tient à la
fois du récit fantastique et du conte philosophique. Il
a pour toile de fond l’histoire russe, mais n’est pas un
roman historique. Le travail de l’huître propose un
univers riche et original, ce qui lui permet bien des
entorses à la logique du texte. Si la disparition
d’Andreï est facilement acceptable, ses allers-retours
entre le monde visible et invisible, matériel et
immatériel irriteront peut-être certains lecteurs.
Comment expliquer cette capacité qu’a notre héros de
saisir les êtres et les choses? Pourquoi fait-il saigner
les gens qu’il touche alors qu’il ne lui semble pas permis
de tuer les êtres vivants? Autant de questions
auxquelles ne peut répondre Jean Barbe, qui avoue
avoir construit son personnage dans un processus
d’écriture proche de l’écriture automatique. Quoi qu’il
en soit, ces légères entorses aux conventions du genre
ne sauraient altérer le plaisir qu’on a à réfléchir en
compagnie de l’auteur sur le sens de l’existence et
l’inaltérable condition humaine.