Le Libraire - IndexLe Libraire - Lib49-pv - IndexJuillet 1852, à Montréal. Quatre célibataires accouchent
à la maternité de Sainte-Pélagie. Il y a Noémi, jeune servante
engrossée par son patron, Elvire, prostituée du
Red Light, Mary Steamboat, immigrante irlandaise
fraîchement débarquée d’un bateau à vapeur et
Mathilde, fille d’un banquier. Une nuit, Noémi meurt en
couches sous les yeux de ses compagnes d’infortune, qui
blâment le médecin et jurent de venger la mort de leur
amie. Au matin, coup de théâtre, le médecin a succombé
à un empoisonnement à l’arsenic.
Si tout n’est pas parfait, les choses ont tout de même
évolué. Ce chemin parcouru (péniblement) par la femme
au sein de la société, l’écrivaine montréalaise nous le fait
mesurer avec autant de précision que de
sensibilité dans son nouveau roman, elle qui a voulu
redonner à ces filles mères anonymes un visage, une
identité, une âme. Car, raconte-t-elle en entrevue,
l’existence de ces dernières était considérée comme négligeable
en Nouvelle-France dans cette époque
dominée par la religion et une morale rigoriste. Beaucoup
de ces femmes, explique-t-elle, étaient analphabètes, et
ont donc laissé fort peu de traces de leur humble vie; certaines
étaient des immigrantes déboussolées, d’autres
des bonnes qui ne pouvaient dire non à leur patron, « littéralement
prises au piège », et qui se faisaient renvoyer
dès que leur grossesse devenait apparente.
Perles de femmes
Curieuse infatigable jamais très loin de son autre
métier, celui de journaliste, Micheline Lachance nous a
séduits avec ses précédents livres (Lady Cartier, Le
roman de Julie Papineau). Ici, elle utilise la somme
d’une recherche approfondie sur le sujet, une thèse en
fait, pour faire vivre son histoire, qui est centrée autour
de cinq héroïnes avec, en prime, toute une fresque
de l’époque.
Au centre du roman, joyau de cet écrin féminin, il y a la
narratrice, Rose, Rose « Toutcourt », comme s’appelle
elle-même cette orpheline née du péché; R comme
Rose, R comme résiliente, ainsi que le découvre le
lecteur face à cette enfant ayant grandi dans les jupes
rudes mais aimantes des sœurs et dont la marraine,
Rosalie Jetté, n’est autre que l’illustre fondatrice des
Sœurs de la Miséricorde, « un être d’exception »,
explique Micheline Lachance. Par ailleurs, l’auteure a
voulu développer une véritable intrigue dans ce livre et
s’engager plus profondément encore dans la voie du
roman. Les filles tombées propose donc un véritable suspense;
la naissance de Rose coïncide avec la mort atroce
de cette parturiente malmenée par un médecin ivre et
irrespectueux. Celui-là même qui périt empoisonné, et
pour lequel trois filles tombées sont soupçonnées de
meurtre. L’une d’entre elles est la mère de Rose, qui
souffre de ne pas connaître ses origines car, explique
M ICHELINE L ACHANCE
Difficile de croire qu’un siècle et demi, ou à peine davantage, sépare les femmes modernes des « filles tombées » que nous
présente Micheline Lachance dans son dernier roman. Ces femmes aux multiples visages mises au ban de la société, qui
accouchaient dans la honte et que seules les religieuses accueillaient jusqu’à ce qu’elles aient livré leur fruit, des nouveau-nés
qu’on leur arrachait illico pour les placer dans les orphelinats.
Par Florence Meney
Micheline Lachance, à cette époque, « les orphelins
n’avaient pas accès aux registres qui auraient pu les
renseigner sur leurs parents ».
Rose, que ses compagnes de l’orphelinat surnomment
« la fille de l’empoisonneuse », et qui, des années plus
tard, partira à la recherche de la vérité sur sa naissance
et sur le crime. Enquêteuse têtue et débrouillarde, elle
s’élèvera contre les préjugés de son époque, plongera
dans les quartiers mal famés de Montréal et jusque dans
les bordels, gagnera les cœurs et affrontera la misère
pour parvenir à ses fins. Et trouver la paix.
Réhabiliter les religieuses
Micheline Lachance explique que, sans abandonner la
base historique de sa démarche, qui lui est si précieuse,
elle voulait développer davantage le côté romanesque, se
permettre de s’attarder sur les individus, leurs sentiments,
leurs aspirations. C’est ainsi qu’elle nous offre des
NOVEMBRE 2008
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Littérature québécoise
Relever celles qui ont fauté
Les filles tombées
Québec Amérique,
coll. Tous Continents,
438 p., 27,95$
© Martine Doyon
vies de femmes très colorées, de la prostituée fourbe à la
bourgeoise exigeante, en passant par l’immigrante
irlandaise désemparée dans un monde qui lui est totalement
étranger. Les religieuses tiennent aussi la vedette
des Filles tombées; ces servantes de Dieu qui, souvent,
avaient eu une première existence dans le civil, avec
mari et enfants. Elles-mêmes très pauvres, manquant de
tout, elles comptaient aussi parmi les rares à prodiguer
assistance et chaleur aux célibataires enceintes: « Je
veux réhabiliter le travail de ces sœurs qu’il est de bon
ton de dénigrer de nos jours. Il est vrai, concède
Micheline Lachance, que ces religieuses avaient les
préjugés de leur temps, qu’elles trempaient dans la religion
et que la hiérarchie de l’Église était leur maître à
penser, mais elles ont tout de même fait énormément
pour aider ces femmes, leur donnant souvent jusqu’à
leur chemise. »
Une recherche acharnée
Dans sa recherche, qui lui a pris, dit-elle, « un temps
infini », Micheline Lachance a découvert une foule
d’anecdotes qui témoignent de la grande bonté des
religieuses: « Souvent, elles allaient jusqu’à contourner
les règles qui imposaient un nombre maximal de pensionnaires
parmi les accouchées, cachant une fille qui
était de trop et dissimulant son petit lit pendant la
visite de l’aumônier. Par contre, précise-t-elle, il est
vrai qu’elles n’étaient pas toujours tendres, qu’elles
semonçaient ces filles et que si l’une d’entre elles
pleurait de douleur dans l’enfantement, les sœurs
pensaient qu’elle se repentait de ses pêchés! Que
voulez-vous, elles étaient de leur temps! »
Rose, même si elle quitte le giron des sœurs de la
Miséricorde, gardera toujours un lien fort avec celles
qui ont entouré son enfance du mieux qu’elles ont pu.
Mais elle est aussi pleinement la créature de
l’écrivaine, soit une jeune femme qui fleure bon le
monde moderne, un monde qu’elle prendra à brasle-corps.
Petite Jane Eyre québécoise, elle se fera dame
de compagnie, voyagera vers le Vieux Continent, connaîtra
l’aventure, avec toujours en tête sa quête,
relancée sans cesse par le destin. Et puis, il y
aura l’amour.
Micheline Lachance n’avait plus rien à prouver comme
auteure de fresques solidement étayées. Son Montréal
est évoqué de façon particulièrement vivante, on croit
presque pouvoir en toucher les vieilles pierres si l’on
tend seulement la main. Mais l’on découvre aussi le
potentiel romanesque de cette femme de sentiment
qu’elle est clairement. Sa Rose, par petits coups de
plume, sans avoir l’air d’y toucher, devient notre enfant
adoptée, notre cause à nous, notre enfant perdue,
déterminée et sensible: notre capacité individuelle
de dépassement.