Le Libraire - IndexLe Libraire - Lib49-pv - Index« Chez nous, les livres avaient pas mal d’importance », se rappelle Michel Rivard avec
émotion. Nous n’avions pas une bibliothèque très garnie à la maison, mais mes parents
m’achetaient de beaux livres. Ma mère était maniaque de Simenon, elle lisait les
Maigret à mesure qu’ils paraissaient. Mon père lisait beaucoup d’ouvrages sur le théâtre.
J’ai eu très tôt la piqûre, pas juste pour la lecture, mais
aussi pour l’objet livre, qui a toujours occupé une grande
place dans ma vie. » Et Rivard d’ajouter en rigolant:
« Même que maintenant, il prend trop de place! »
Depuis près de quarante ans, l’ex-membre de Beau
Dommage n’a guère quitté l’avant-scène de notre vie
culturelle collective. Auteur-compositeur-interprète et
comédien à ses heures, « Mister Damages » (ainsi que le
rebaptisent les conservateurs chargés d’évaluer les initiatives
culturelles dans le court-métrage de fiction
La culture en péril) se remémore volontiers le premier
émoi littéraire qui a, peut-être, influencé sa carrière:
« L’opéra de la lune de Jacques Prévert, un livre illustré
que des amis de mes parents m’avaient rapporté de Paris
à sa sortie, et que j’ai retrouvé l’an dernier, raconte Michel
Rivard. En fait, je n’ose plus l’ouvrir parce que la reliure
ne tient plus, mais comme je voulais le faire lire à mes
filles, j’ai acheté l’intégrale Prévert dans La Pléiade, qui
renferme le facsimilé de l’édition originale. »
S’il évoque volontiers des valeurs sûres, Rivard s’interdit
de définir le concept autrement que subjectivement:
« Pour moi, c’est un livre qui, d’une manière quelconque,
va changer ma vie. Évidemment, comme je lis au moins un livre par semaine,
je ne veux pas que ma vie change chaque semaine. Peu importe qu’il s’agisse d’un divertissement
ou d’un ouvrage de réflexion, j’aime que la lecture affecte ma vision des
choses. J’aime l’idée qu’il m’en reste plus que des noms de personnages et les grandes
lignes d’une histoire, qu’il m’en reste une petite lumière de plus sur la vie. »
À ses yeux, l’exercice de jouer au « Libraire d’un jour » s’apparente à celui de garnir
la proverbiale bibliothèque qu’on emporterait sur une île déserte. « J’y mettrais les
romans de Gary sous le pseudonyme d’Émile Ajar: La vie devant soi, L’angoisse du
roi Salomon, Gros-Câlin. J’y reviens souvent parce qu’ils ont bouleversé ma perception
du langage et des relations humaines. C’est pareil pour Conte d’hiver de
Mark Helprin, un autre roman fétiche, qui se passe dans un New York mythique au
fil du siècle dernier. Je le placerais dans la veine du réalisme magique de Gabriel
García Márquez; c’est un livre très ancré dans la réalité historique de New York et
pourtant complètement farfelu. »
Certes, impossible de laisser passer cette allusion au célèbre romancier colombien sans
interroger Rivard sur cette œuvre phare du XX e siècle. « Je n’ai pas tout lu García
Márquez, déclare-t-il. Seulement Cent ans de solitude, puis L’automne du patriarche
et L’amour au temps du choléra. Je l’ai découvert à un moment où je tournais en
Europe, célibataire et sans responsabilités: mes années de bohême, quoi! Cent ans de
solitude est resté lié à cette époque où je découvrais un autre monde, d’autres façons
de vivre. » Sans verser dans l’exégèse du réalisme magique latino-américain, notre
libraire d’un jour trouve des échos de cette esthétique chez un romancier populaire
bien de chez nous: « Je classerais sans hésiter les Chroniques du Plateau-Mont-Royal
de Michel Tremblay sur le même rayon. Cet univers est proche du mien, mais il y a
chez Tremblay cette dimension extraordinaire et fantastique qui m’attire. »
M ICHEL R IVARD
Libraire d’un jour
Une petite lumière de plus...
Tel le Don Quichotte dont il chantait jadis les exploits, Michel Rivard aura passé du temps en croisade
ces dernières semaines avec sa participation au vidéoclip satirique intitulé La culture en péril,
qui caricaturait la politique culturelle du gouvernement Harper. Accaparé par la reprise de son
spectacle symphonique créé aux Francofolies de Montréal en juillet avec le concours de l’OSM, l’auteur
de la célébrissime Complainte du phoque en Alaska a tout de même pris un moment pour nous parler
de son autre passion: la lecture.
© Jean-François Gratton
Par Stanley Péan
NOVEMBRE 2008
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Parmi les autres romanciers d’ici prisés par Michel Rivard, il y a Jacques Poulin, dont
il cite Volkswagen blues, Les grandes marées et La traduction est une histoire
d’amour: « J’apprécie beaucoup l’écriture de Poulin, sa pureté, sa sobriété: il a du
style sans donner l’impression d’essayer d’en avoir, et c’est d’autant plus troublant. »
Mais, ces jours-ci, il lit le plus récent bouquin de Paul
Auster, Man in the Dark, encore inédit dans la langue de
Molière: « C’est un écrivain que j’ai connu en français
parce que j’avais été séduit par la beauté des livres édités
chez Actes Sud. Quand je l’ai lu dans sa langue d’origine,
j’ai compris pourquoi je l’aimais tant en français. Ça tient
à ce style épuré, cette clarté et cette efficacité de l’écriture
qui sert tellement bien son propos. »
Au fil de notre conversation, Rivard remarque lui-même
que la plupart des livres qu’il a nommés sont des romans:
« C’est vrai que je ne lis pas beaucoup d’ouvrages de
théorie ou de réflexion, pas beaucoup de poésie non plus,
à part Patrice Desbiens, que j’adore. Il y a des philosophes
que j’aime; j’ai relu Alain l’an dernier et j’apprécie André
Comte-Sponville, qui me touche toujours par son
humanisme. » Ce bibliophage incurable ne croit pas
cependant qu’une œuvre, qu’un auteur ait exercé une
influence majeure sur sa propre écriture: « Quand j’ai
commencé à écrire des chansons, j’étais plongé dans les
classiques de la littérature américaine: Steinbeck, Dos
Passos que je vénère, surtout pour sa trilogie U.S.A. (42 e
parallèle, L’an du premier siècle, La grosse galette), etc.
Et je m’aperçois que je m’identifiais déjà à cette manière
américaine de s’ancrer dans le territoire, tout en restant très attaché à mes racines
françaises, en littérature comme en chanson. Aussi, je crois que les romans américains
ont subtilement, mais profondément affecté ma manière d’écrire. »
L’opéra de la lune
Jacques Prévert et
Jacqueline Duhême (ill.),
Gallimard Jeunesse,
32 p., 22,50$
Œuvres complètes
d’Émile Ajar
Romain Gary, Mercure de
France, coll. Mille Pages,
1024 p., 28,95$
Conte d’hiver
Mark Helprin, Stock, coll.
Nouveau cabinet cosmopolite,
620 p., 52,95$
Cent ans de solitude
(éd. spéciale prix Nobel)
Gabriel García Márquez,
Points, 466 p., 19,95$
Les chroniques du
Plateau-Mont-Royal
Michel Tremblay,
Leméac/Actes Sud,
coll. Thesaurus,
1084 p., 45,95$
Volkswagen blues
Jacques Poulin, Babel,
336 p., 13,95
Sudbury:
Poèmes 1979-1985
Patrice Desbiens, Prise de
parole, 64 p., 14,95$
Les choix de Michel Rivard
Propos sur le bonheur
Alain, Folio/Essais,
220 p., 14,95$
Petit traité
des grandes vertus
André Comte-Sponville,
Points/Essais,
448 p., 15,95$
Les raisins de la colère
John Steinbeck, Folio,
640 p., 19,95$
U.S.A.
John Dos Passos,
Gallimard, coll. Quarto,
1344 p., 60$